Enquête sur la pratique de l’improvisation théâtrale – France, 2020

J’ai toujours été curieux de savoir comment les autres pratiquent et vivent l’improvisation. On en parle souvent, mais rarement de façon structurée. En 2020, je leur ai posé une suite de questions.

Le questionnaire a été diffusé le 19 mai, huit jours après la levée du premier confinement. Les salles de théâtre étaient encore fermées : les improvisateurs avaient à la fois le recul et le temps de répondre longuement à des questions ouvertes.

78 personnes ont répondu – expérience médiane : dix ans. Ce ne sont donc pas des débutants qui vantent les mérites d’une découverte géniale, mais des expérimentés qui exposent les difficultés de leur pratique.

Ce qu’ils décrivent de l’expérience individuelle de l’improvisation n’a pas bougé depuis.

Les réponses sont restées six ans dans un tableur ; l’analyse a été faite en 2026, assistée par intelligence artificielle. Le questionnaire figure en annexe 1, remarques supplémentaires sur la méthode et la provenance en annexe 2, les données et schémas de codage en annexe 3.

Cadre et méthode

Ce rapport rend compte de 78 réponses à un questionnaire de neuf questions ouvertes, diffusé au sortir du confinement du printemps 2020 dans le groupe Facebook Improvisation France (devenu depuis Discussions et Ressources sur l’Improvisation Théâtrale).

Il est publié tel quel, comme un document d’époque : une population précise, saisie à un moment précis. Les réponses portent la marque de ce moment – scènes fermées, festivals annulés, ateliers en visioconférence – et cette marque est signalée là où elle pèse sur les données, plutôt que gommée.

La méthode est une analyse thématique. Les thèmes sont dérivés de l’ensemble des réponses, non question par question ; chacun s’appuie sur plusieurs réponses. Ce qui est dit est distingué de ce qui est déduit : toute inférence est signalée comme telle.

Les citations sont reproduites sans correction orthographique ni syntaxique. Seules la capitale initiale et la ponctuation finale des extraits ont été normalisées ; les coupes sont signalées par […]. Elles sont attribuées par rôle, âge au moment de l’enquête et ville, tels que les réponses les établissent – prénom communiqué, accords grammaticaux du texte. Le rôle est omis lorsque la réponse ne l’établit pas. Ni prénom ni troupe ne sont mentionnés, et la ville est omise quand la citation est trop reconnaissable.

Rien n’est complété par déduction. Les champs facultatifs (âge, ville) ne sont jamais reconstitués : chaque chiffre indique sa base réelle.

Qui a répondu

G1 – Répartition par années de pratique ; pic à 5–9 ans, médiane 10 ans.
G1 – Années de pratique. 1–4 ans : 8 · 5–9 ans : 27 · 10–14 ans : 20 · 15–19 ans : 11 · 20 ans et plus : 11. Base : 77 (1 non-réponse). Médiane 10 ans, moyenne 11,1.
Répartition par âge ; concentration 30–49 ans, médiane 38,5 ans.
G2 – Âge des répondants. 20–29 : 5 · 30–39 : 26 · 40–49 : 23 · 50–59 : 4 · 60 et plus : 2. Base : 60 (champ facultatif, 18 non-réponses). Médiane 38,5 ans.
G3 – Répartition géographique ; trois pôles, dont Nouméa.
G3 – Répartition géographique. Reste de la France : 22 · Paris et Île-de-France : 18 · Grand Est : 11 · Nouméa : 7 · autre étranger et outre-mer : 7 (Bruxelles ×2, Barcelone, Melbourne, Guadeloupe, Tunis, Côte d’Ivoire). Base : 65 (13 non-réponses).

Soixante-dix-huit personnes. Ce ne sont pas des débutants : la médiane est à dix ans de pratique (n = 77 ; moyenne 11,1 ans ; de 1 à 33 ans). L’âge médian est de 38,5 ans (n = 60), avec une concentration nette entre 30 et 49 ans.

La géographie (n = 65) dessine trois pôles : Paris et sa région (18 réponses), le Grand Est (11 réponses, de Nancy à Saint-Louis), et – fait remarquable pour un questionnaire posté sur un groupe français – un contingent d’outre-mer et de l’étranger : sept réponses de Nouméa, ainsi que Bruxelles, Barcelone, Melbourne, la Guadeloupe, Tunis et la Côte d’Ivoire. Le reste se disperse sur le territoire, des grandes villes (Lyon, Rennes, Marseille) aux petites communes.

Les statuts se mélangent : amateurs de longue date, semi-professionnels, professionnels de la scène, formateurs, intervenants en impro appliquée. Beaucoup cumulent. Le questionnaire ayant circulé de proche en proche, l’échantillon n’a rien de représentatif de « l’improvisation française ». Il est représentatif de ceux qui, en mai-juin 2020, avaient dix ans de pratique derrière eux et l’envie de répondre longuement à neuf questions ouvertes. C’est une population engagée – et c’est exactement ce qui rend ses réponses denses.

Thèmes

1. On n’entre pas dans l’impro – on y tombe

Presque personne ne raconte une décision. Sur 77 récits d’entrée, 35 passent par le hasard ou l’invitation d’un proche : un cours de théâtre complet, une école d’ingénieur qui n’avait « qu’un club d’impro », une sœur qui offre des cours en cadeau d’anniversaire, une mère qui a vu une annonce dans le journal, un pote qui dit « viens, c’est cool ».

« J’ai commencé parce que le cours de théâtre de mon université était complet. » 

— improvisatrice, 31 ans, Paris

« J’ai commencé par hazard en cherchant un club de théâtre dans une école d’ingénieur qui n’avais qu’un club d’impro. » 

— improvisateur, 11 ans de pratique

Vingt-cinq arrivent par le théâtre de texte – souvent pour s’en évader. Quatre le disent sans détour : pas de mémoire, pas envie d’apprendre des textes.

« J’ai démarré par flemme d’apprendre un texte de théâtre, et j’ai continué pour le bonheur de s’évader sans limite ensemble…» 

— improvisateur, 44 ans, Paris

Seize décrivent un déclic de spectateur : voir un spectacle et savoir, immédiatement, que c’est ça. Vingt-deux mentionnent une recherche personnelle – confiance, répartie, timidité, créativité – mais presque toujours mêlée au hasard de l’occasion.

Synthèse. L’entrée est accidentelle, la fidélité ne l’est pas. Les réponses suggèrent (inférence, confiance élevée) que la discipline ne recrute pas sur promesse : elle recrute sur rencontre, puis retient par ce qu’elle fait éprouver.

G4 – Comment on entre dans l'improvisation ; le hasard en tête.
G4 – Comment on entre dans l’improvisation. Hasard ou invitation : 35 · via le théâtre : 25 · recherche personnelle : 22 · déclic de spectateur : 16 · refus du texte : 4. Base : 77, codage multiple.

2. Ce qui retient : le jeu, les autres, la liberté

Les raisons de continuer forment un trio stable (n = 71 réponses exploitables ; codage multiple): le plaisir du jeu (37 mentions – « drogue », « kick de came », « addiction » reviennent mot pour mot chez plusieurs répondants), le lien (28 – rencontres, « deuxième famille », conjoints rencontrés sur scène), la liberté (17 – « le plus grand espace de liberté que j’ai rencontré dans ma vie »).

« Aujourd’hui c’est l’endroit où tout est permis. Ou je ne suis ni la fille, la mère, la femme mais toutes celles que je souhaite incarner. » 

– improvisatrice, 40 ans, Lyon

S’y ajoutent l’apprentissage sans fond (22 mentions — « à chaque fois que j’ai l’impression d’avoir gravi une colline, j’en vois une plus haute ») et, pour une dizaine, le métier.

G5 – Pourquoi on continue ; le plaisir du jeu en tête.
G5 – Pourquoi on continue. Plaisir du jeu : 37 · lien : 28 · apprentissage : 22 · liberté : 17 · métier : 10 · scène et risque : 9. Base : 71, codage multiple.

Interrogés séparément sur l’objectif de leur pratique (question 8), les répondants disent la même chose : le plaisir vient en tête (38 mentions), devant la progression et le lien.

G11 – Objectifs déclarés ; le plaisir en tête.
G11 – Objectifs déclarés. Plaisir : 38 · progresser : 21 · lien et partage : 17 · sens et vie : 16 · créer : 11 · transmettre : 10 · public : 7 · en vivre : 6 · divers : 5. Base : 74, codage multiple.

Synthèse. Le vocabulaire de la dépendance heureuse est frappant par sa récurrence. On peut supposer (inférence, confiance moyenne) que l’intensité du manque exprimé au sortir de deux mois d’arrêt a renforcé ce registre ; mais la « drogue » apparaît aussi dans des récits antérieurs à 2020, ce qui en fait plus qu’un effet de circonstance.

3. Une école de vie

À la question des influences sur le reste de l’existence, presque personne ne répond « aucune ». Confiance en soi, prise de parole, écoute, rapport à l’erreur, spontanéité, lecture des dynamiques de groupe : le répertoire est constant. Plusieurs y situent des bascules biographiques – reconversions professionnelles, bégaiement disparu, conjoint rencontré, sortie de maladie.

« Mon bégaiement a disparu, et certains de mes meilleurs amis sont des rencontres d’improvisation. » 

– improvisateur, 36 ans, Cergy

« J’ai toujours été terrorisé par le fait de parler en public et aujourd’hui c’est mon métier. » 

– improvisateur, 47 ans, Nancy

Une voix dissonante mérite d’être conservée, précisément parce qu’elle est seule ou presque : l’un des répondants les plus expérimentés du corpus se dit méfiant envers le récit de la transformation par l’impro – la vie, écrit-il, est autrement plus compliquée qu’un jeu de règles de base – et un autre note qu’en huit ans, il aurait « probablement eu le temps de mûrir même sans impro ».

Synthèse. Le bénéfice existentiel revient dans une large majorité des réponses à la question 3. Il est déclaré, non mesuré ; mais sa formulation spontanée, avant toute question sur les désirs ou les objectifs, indique qu’il constitue pour beaucoup la justification profonde de la pratique.


G6 – Problèmes mineurs ; ego et groupe en tête, le corps en bas.

G6 – Problèmes mineurs. Ego et groupe : 21 · logistique : 18 · technique : 16 · confiance : 11 · tête : 10 · stagnation : 7 · image et public : 6 · pédagogie : 5 · écoute : 4 · corps : 3 · divers : 2. Base : 72 réponses codables, codage multiple. Hors base : 2 non-réponses et 4 « aucun » explicites.
G7 – Problèmes majeurs ; « aucun » en tête, puis le groupe et la rumination.
G7 — Problèmes majeurs. Aucun : 22 · groupe et relations : 15 · rumination : 9 · confiance et imposture : 8 · reconnaissance : 5 · peur de scène : 4 · sexisme et consentement : 4 · logistique : 4 · spontanéité perdue : 3 · sens : 3 · circonstance : 2 · autres : 8. Base : 75, codage multiple.

4. Le nœud intérieur : la tête, le corps, la confiance

Quand on demande ce qui fait difficulté dans le travail lui-même, trois motifs se répondent d’une réponse à l’autre.

La tête. Trop réfléchir, contrôler, ne pas réussir à « se lancer » :

« Etre 200 porcents spontané. Je crois que même quand je suis à fond dedans, il me reste un petit pourcent qui réfléchit trop. » 

– improvisateur, 48 ans, Bruxelles

« Savoir totalement déconnecter son cerveau et ne plus être dans une réflexion paralysante. » 

– improvisateur, 35 ans, Metz

Le corps. Moins souvent nommé spontanément que la tête, mais nommé avec une netteté remarquable par ceux qui le nomment :

« Le corps, ce coquin qui, a priori, m’empêche de donner… corps à mes personnages. J’ai toujours été de nature raide (pas dans l’esprit heureusement). »

– improvisateur, 29 ans, Rouen

« Pour ce qui est du corps, je me sens raide comme un manche ! » 

– improvisatrice, 60 ans, Cergy

« J’aimerai que mon corps puisse exprimer autre chose qu’une patate. » 

– improvisateur, 40 ans

La confiance. Syndrome de l’imposteur (le mot revient plusieurs fois, y compris chez des professionnels), sentiment d’être « en dessous », recours aux « choses que je sais faire » :

« De moi : le besoin de me rassurer avec des “choses que je sais faire” ou des “histoires évidentes”, le sentiment d’urgence aussi. » 

– improvisatrice, 31 ans, Paris

Le cas limite est celui d’une improvisatrice de 25 ans, trois ans et demi de pratique, qui hésite à reprendre : « Quand je suis dans une impro, j’ai beaucoup de mal à avoir des idées et à faire avancer l’impro. Je gamberge énormément […] je me demande si je suis faite pour ça. » Le mécanisme qu’elle décrit – gamberge, blabla, comparaison, évitement de la scène – condense ce que d’autres disent par fragments.

Synthèse. Le nœud le plus souvent nommé est cognitif : trop réfléchir, contrôler, juger pendant que la scène avance (TÊTE : 10 ; CONFIANCE : 11). Le corps apparaît rarement comme problème (CORPS : 3) – et quand il est nommé, c’est comme un moyen qui manque, non comme un défaut de la personne. Les manques de savoir-faire, eux, ne sont pas absents : TECHNIQUE pèse 16 en problèmes mineurs, et COMPÉTENCE domine les désirs (34).

5. La rumination : refaire le match

Un motif que le questionnaire n’avait pas anticipé traverse la question des « problèmes majeurs » : neuf répondants, spontanément et dans des termes presque identiques, décrivent la nuit d’après spectacle.

« M’en vouloir de ne pas avoir eu la “bonne réplique” et à être restée, sur scène, bloquée […]. Et cette réplique qui arrive de 5 minutes à plusieurs années après :) »

– improvisatrice, 50 ans

« C’est après un spectacle quand je refais l’histoire dans ma tête encore et encore sur une scène qui j’ai l’impression d’avoir foiré. » 

– improvisatrice

« Les performances ratées, celle qui vous pousse à refaire toutes les impros dans votre tête une fois la représentation passé. » 

– improvisateur, 30 ans, Saint-Louis

À l’inverse, 22 répondants déclarent explicitement qu’aucun problème ne les empêche de dormir – plusieurs avec humour (« Le jour où l’improvisation m’empêche de dormir, j’arrête ! »). La formulation de la question (« qui empêchent de dormir la nuit ») a manifestement placé la barre haut ; c’est un biais d’instrument à garder en tête en lisant les effectifs.

Synthèse. La rumination post-spectacle est le problème majeur le plus spécifique du corpus : il ne porte ni sur les autres, ni sur les conditions matérielles, mais sur le rapport du répondant à sa propre performance passée – la grande difficulté de laisser la scène finie être finie.

6. Les autres : egos, troupes, violences

Le mot le plus fréquent des « problèmes mineurs » n’est ni « idée » ni « technique » : c’est ego (21 réponses touchent au registre des frictions de groupe – n = 72). L’ego des autres, et souvent le sien, cité en premier :

« Les égos (le mien en premier) qui, des fois, vont à la facilité pour se faire aimer du public. » 

– improvisateur, 29 ans, Rouen

« L’ego … le mien et celui des autres, parfois trop présent, ils poussent au cabotinage et à la compétition.… c’est triste et ridicule parfois. » 

– improvisateur, 56 ans, Mulhouse

Côté problèmes majeurs, la vie de groupe pèse plus lourd encore (15 réponses): troupes quittées sur désaccord artistique, amis perdus « à cause de désaccords dans l’asso », coach « gourou dont j’ai eu du mal à me défaire », malveillance entre improvisateurs. Quatre réponses nomment frontalement le sexisme, la place des femmes et le consentement :

« La place de le femme en impro. En spectacle et en atelier. Le fait d’être systématiquement genré. D’être d’abord une femme avant d’être tout autre personnage. Et bien évidemment. Les questions de consentement pas toujours acquises pour tous. » 

– improvisatrice, 33 ans

« J’ai passé des nuits blanches à me demander comment je devais plaire à telle ou telle personne mais cela ne m’a pas aidé à évoluer. » 

– improvisatrice, 31 ans

Synthèse. Les problèmes relationnels dominent : egos, conflits, emprise. On notera que ces questions – sexisme, consentement, emprise – sont posées ici en mai 2020, avant que le milieu ne les discute aussi publiquement qu’il le fera ensuite.

7. Une discipline en quête de reconnaissance

Un répondant sur cinq environ, quelque part dans ses réponses, plaide le statut de l’improvisation : art à part entière contre « sous-théâtre », « divertissement rigolo pouet pouet », « cousin rigolo du théâtre qui fait des blagues de cul ». Les revendications sont précises : scènes nationales, conservatoire, écoles.

« Avoir les moyens d’un théâtre national pour créer expérimenter et avoir un conservatoire national de l’improvisation théâtrale. Ne plus être une discipline annexe, mais majeur. » 

– improvisateur, 43 ans, Lyon

« Arrêter de dire “joueur” mais comédiens (spontané certes, mais comédiens quand même).» 

— improvisateur, 49 ans

Synthèse. La demande de reconnaissance est double : externe (institutions, public, programmateurs) et interne (que les improvisateurs eux-mêmes prennent leur discipline au sérieux). Plusieurs réponses situent l’obstacle du second côté : « le manque de rigueur des improvisateurs en général », les spectacles « qu’on n’a pas envie d’aller voir ». La critique la plus dure du milieu vient du milieu.

8. Les désirs : de la compétence à la grâce

G10 – Désirs mineurs et majeurs en regard ; savoir-faire d'un côté, états et œuvres de l'autre.
G10 – Désirs mineurs et majeurs, en regard. Mineurs (base 70) : compétence 34 · jouer plus 23 · structures 11 · reconnaissance 5 · aisance 4 · circonstance 3. Majeurs (base 74) : maîtrise 28 · créer 16 · transmettre 16 · reconnaissance 12 · jouer plus 9 · grâce et osmose 9 · structures 4 · professionnalisation 3 · place des femmes 1. Codage multiple.

L’échelle mineur/majeur du questionnaire fonctionne. Les désirs mineurs sont des compétences : mieux mimer, les accents, le chant, la souplesse, des personnages plus variés (34 réponses sur 70 nomment un savoir-faire précis). Le corps y revient avec insistance – mime, danse, masque, clown « pour redescendre dans le corps ».

Les désirs majeurs changent de registre. Vingt-huit visent une maîtrise ou une qualité de jeu (oser, jouer vrai, être « 200 % spontané », mener une pièce); seize veulent créer – et le spectacle solo revient avec une fréquence notable (au moins cinq répondants, d’horizons différents); seize veulent transmettre ; douze veulent la reconnaissance de la discipline. Et neuf décrivent, chacun dans ses mots, la même chose : l’état de grâce.

« Retrouver plus souvent ces moments d’extase où la connexion avec son ou ses partenaires est telle qu’on joue avec un immense plaisir et que l’on partage avec le public. » 

– improvisatrice, Meudon

« Revivre des moments d’osmose magique, ces petits moments de lâcher prise totale qui font qu’on a l’impression de se prendre un shoot de coke ! Je ne sais plus lâcher prise, j’ai perdu le “mojo”.»

– improvisatrice, 43 ans

« Se faire surprendre par se que l’on produit collectivement, atteindre une osmose scène-salle (saine et sale).» 

– improvisateur, 42 ans, Rennes

Synthèse. Le glissement du mineur au majeur n’est pas de la compétence vers l’état, mais du savoir-faire énuméré – mime, accents, chant, formats – vers la qualité de jeu : oser, jouer vrai, mener (MAÎTRISE : 28). L’état – légèreté, osmose, surprise de soi – apparaît en marge (GRÂCE/OSMOSE : 9), mais c’est lui qui se dit avec le plus d’insistance (inférence, confiance moyenne : le jugement porte sur la formulation des réponses, non sur leur nombre).

9. L’expérience n’immunise pas

Fait notable : les difficultés ne s’éteignent pas avec les années. Le lâcher-prise est cité comme chantier par des praticiens de 7, 15, 22 ans de pratique. Deux réponses de professionnels formulent un paradoxe propre à l’expérience :

« Le grand paradoxe de la professionnalisation : Je suis payé pour improviser donc je dois honorer un contrat de maîtrise, d’efficacité mais lorsque je joue “efficace”, je n’improvise pas réellement…» 

– improvisateur, 42 ans, Rennes

« Plus nous faisions d’improvisation dans notre ligue plus je voyais certaine scène “déjà vue” […] plus on improvisé et moins c’était de l’improvisation. » 

– improvisatrice, 26 ans

Et l’un des plus anciens du corpus se demande, en toutes lettres, s’il a encore quelque chose d’intéressant à apporter à l’improvisation. Les récits d’évolution (question 1) confirment : paliers, « dents de scie », phases de stagnation vécues comme des crises puis des seuils.

Synthèse. La compétence accumulée crée ses propres obstacles : automatismes, scènes « déjà vues », contrat d’efficacité. Les réponses suggèrent (inférence, confiance moyenne) que la progression en improvisation n’est pas linéaire mais cyclique – chaque palier rejouant, à un autre niveau, la difficulté du débutant à être simplement là.

10. Le moment : traces du confinement

Ce questionnaire est daté, et les réponses le datent. L’impro sur Zoom (« j’ai pas réussi à m’y mettre » ; « chanter en simultané sur zoom!! techniquement, c’est la grande frustration du confinement »), les festivals annulés, la fatigue des formatrices qui ont porté leurs élèves à distance (« j’en suis fière mais épuisée énergétiquement »), et le manque, partout :

« Il est temps que ce virus nous lâche / Que nos planches nous reviennent enfin » 

– improvisateur, 46 ans, Paris

«… Ouais bon … J’ai fait 2 mois de confinement quoi ! » 

– improvisatrice, 42 ans (en clôture d’un poème à sa troupe)

Ces éléments sont traités ici comme contexte, non comme enseignement : ils disent l’humeur d’un printemps, pas la structure d’une pratique. Là où le confinement colore une réponse de fond – notamment les « problèmes majeurs », où quelques répondants ne citent que lui – la lecture doit en tenir compte.



Annexe 1 – Questionnaire

Reproduction du questionnaire tel qu’il a été diffusé le 19 mai 2020. Orthographe et formulation d’origine.

Enquête sur la pratique de l’impro

Le but de ce questionnaire est de recueillir de la matière pour écrire un article (voire plusieurs) sur comment l’improvisation théâtrale est vécue par les gens qui la pratiquent. Toute sorte confondue : du débutant excité au pro blasé et les mille et une variations entre les deux.

Pourquoi ? D’abord parce que je suis curieux et voudrais bien le savoir. Ensuite parce que ça pourrait servir à tout le monde qui s’intéresse à l’impro. Pour mieux comprendre les autres. Pour mieux se positionner, se définir, etc. Bref : je pense que ça pourrait être très intéressant ET utile.

Qui suis-je ? Caspar Schjelbred, improvisateur depuis à peu près 20 ans.
Vous pouvez lire un résumé de mon parcours ici : https://improsupreme.com/fr/a‑propos/
Et un long portrait ici : http://improrama.blogspot.com/2018/01/caspar-schjelbred-le-clown-romantique.html

Merci de votre considération.

Questionnaire
Toute réponse est une bonne réponse.

1. Expérience

Depuis combien d’années pratiquez vous l’improvisation théâtrale ? Comment décririez-vous l’évolution de votre pratique ?

2. Motivation

Pourquoi ou comment vous avez commencé l’impro ? Pourquoi vous continuez ?

3. Avantages inattendus (ou attendus?)

La pratique de l’improvisation, est-ce qu’elle a influencé d’autres aspects de votre vie ? Si oui, lesquels et comment ?

4. Problèmes mineurs

Quels sont les difficultés ou petits problèmes que vous rencontrez dans votre pratique de l’improvisation théâtrale ? Des petits inconvénients ou contrariétés, des points sur lesquels vous voudriez vous améliorer, etc.

5. Problèmes majeurs

Quels types de problèmes rencontrés dans votre pratique de l’improvisation théâtrale vous empêchent de dormir la nuit ?

6. Désirs mineurs

Quelles choses “ce serait sympa” de les avoir, de les être ou de les savoir faire ? (Liées à l’impro, toujours, bien entendu!)

7. Désirs majeurs

Quels sont les plus grands désirs liés à votre pratique de l’improvisation théâtrale ? Quelles sont vos aspirations les plus hautes ou profondes ? Qu’est-ce que vous tenez au cœur ?

8. Objectifs

Quel est l’objectif de votre pratique de l’impro ?

9. Autre chose ?

Un poème sur l’avenir de l’improvisation ? Un éloge à la personne qui vous a fait découvrir l’impro ? Une considération purement philosophique ? Un coup de gueule ?

Prénom / âge / troupe(s) / ville

Pour éventuellement citer ce que vous avez écrit. Vous pouvez bien sûr répondre de façon parfaitement anonyme aussi.

Adresse e‑mail

Pour être informé(e) de la publication du résultat de cette enquête. Ce n’est pas un abonnement à quoi que ce soit. Vous recevrez un seul e‑mail et puis c’est tout. Sinon gardez un œil sur la page Facebook ‘Improvisation France’ :-)


Annexe 2 – Méthode, analyse et provenance

L’instrument. Neuf questions ouvertes, deux champs facultatifs (prénom, âge, troupe, ville ; adresse e‑mail). Aucune question fermée, aucune échelle, aucun choix multiple. Le questionnaire ne nomme ni le corps, ni la tête, ni aucune des catégories qui structurent l’analyse : les thèmes sont sortis des réponses, non des questions. Diffusé le 19 mai 2020 dans le groupe Facebook Improvisation France (devenu Discussions et Ressources sur l’Improvisation Théâtrale). Fenêtre de réponse : mai-juin 2020. 78 réponses reçues, émanant de 77 personnes : l’une a répondu deux fois, sa seconde contribution ne portant que sur la question 3. Les effectifs ci-dessous comptent les réponses ; ce doublon n’affecte aucun résultat chiffré, la question 3 n’étant pas codée.

L’analyse. Analyse thématique assistée par intelligence artificielle. Les réponses ont été codées et synthétisées par un modèle de langage ; les schémas de codage figurent avec les données chiffrées. Les thèmes sont dérivés de l’ensemble du corpus, non question par question. Ce qui est dit est distingué de ce qui est déduit : toute inférence est signalée comme telle, avec son degré de confiance. Les citations sont reproduites telles quelles.

La provenance. Le questionnaire, les données et le cadre sont de moi. La synthèse a été rédigée en 2026 avec l’assistance d’un modèle de langage (Claude Fable 5, Anthropic), sous ma direction et ma responsabilité. J’ai vérifié les citations, les attributions et les chiffres démographiques contre les réponses brutes. Le codage thématique a été réalisé par le modèle et n’a pas été recodé indépendamment ; les schémas de codage sont publiés en annexe 3 pour que la lecture puisse être contestée.

Le délai. Les réponses ont attendu six ans. Non par négligence : lire 78 réponses longues à neuf questions ouvertes, les coder, en tirer une structure – c’était, en 2020, plusieurs semaines de travail que je n’ai pas faites. C’est aujourd’hui l’affaire de quelques jours.

Ce que ce rapport ne prouve pas. Deux effets subsistent, et le lecteur doit les tenir. Cadrage : les répondants voyaient qui posait les questions – un improvisateur associé au travail du corps et du clown (annexe 1). Auto-sélection : ceux qui ont pris le temps de répondre longuement ne sont pas un échantillon aléatoire du milieu. Le corpus donne un signal solide sur ce qu’un large public d’improvisateurs francophones dit de sa pratique quand on lui pose des questions ouvertes. Il n’établit pas ce dont ce milieu aurait besoin.

Origine et réutilisation. Enquête et rapport : Caspar Schjelbred / Impro Supreme. Libre de lire, citer, partager et réutiliser, avec mention de l’origine.


Annexe 3 – Données et schémas de codage

Les libellés des graphiques sont la version lisible des codes ci-dessous. Une réponse reçoit tout code dont le critère est textuellement présent : le codage multiple est admis partout, et les totaux de mentions excèdent n.

G1 – Répartition par années de pratique.
Base : n = 77 (1 non-réponse sur 78).
Données : 1–4 ans : 8 · 5–9 ans : 27 · 10–14 ans : 20 · 15–19 ans : 11 · 20 ans et plus : 11. Médiane 10 ans, moyenne 11,1.

G2 – Répartition par âge.
Base : n = 60 (18 non-réponses ; champ facultatif).
Données : 20–29 : 5 · 30–39 : 26 · 40–49 : 23 · 50–59 : 4 · 60+ : 2. Médiane 38,5 ans.

G3 – Répartition géographique.
Base : n = 65 (13 non-réponses).
Données : Paris/Île-de-France : 18 · Grand Est : 11 · Nouméa (Nouvelle-Calédonie) : 7 · autre étranger & outre-mer (Bruxelles ×2, Barcelone, Melbourne, Guadeloupe, Tunis, Côte d’Ivoire) : 7 · reste de la France : 22.

G4 – Comment on entre (Q2, versant « pourquoi commencé »).
Base : n = 77.
Schéma : HASARD/INVITATION (occasion fortuite ou proposition d’un proche) · VIA-THÉÂTRE (venait du théâtre de texte ou cherchait une pratique théâtrale) · RECHERCHE-PERSO (motif déclaré de développement : confiance, répartie, timidité, créativité) · DÉCLIC-SPECTATEUR (a vu un spectacle et a voulu monter sur scène) · SANS-TEXTE (refus explicite d’apprendre des textes).
Données : HASARD/INVITATION : 35 · VIA-THÉÂTRE : 25 · RECHERCHE-PERSO : 22 · DÉCLIC-SPECTATEUR : 16 · SANS-TEXTE : 4.

G5 – Pourquoi on continue (Q2, versant « pourquoi continuer »).
Base : n = 71 (réponses sans versant « continuer » exclues).
Schéma : PLAISIR/JEU (incl. vocabulaire d’addiction) · LIEN (rencontres, groupe, famille) · APPRENTISSAGE (progression, discipline inépuisable) · LIBERTÉ (créativité, imaginaire, « tout est permis ») · MÉTIER (la pratique est déjà professionnelle : on continue parce qu’on en vit ou qu’on en enseigne) · SCÈNE/RISQUE (besoin du public, mise en danger).
Données : PLAISIR/JEU : 37 · LIEN : 28 · APPRENTISSAGE : 22 · LIBERTÉ : 17 · MÉTIER : 10 · SCÈNE/RISQUE : 9.

G6 – Problèmes mineurs (Q4).
Base : n = 72 réponses codables (2 non-réponses, 4 « aucun » explicites).
Schéma : EGO/GROUPE (egos, frictions, comportements des autres) · LOGISTIQUE (temps, lieux, argent, vie perso/pro, administration) · TECHNIQUE (compétence précise : accents, personnages, construction, formats) · CONFIANCE (doute, refuges, se faire écraser) · TÊTE (trop réfléchir, contrôle, lâcher-prise) · STAGNATION (paliers, lassitude, renouvellement) · IMAGE/PUBLIC (regard sur la discipline) · PÉDAGOGIE (difficultés d’enseignant) · ÉCOUTE (la sienne ou celle des autres, nommée comme telle) · CORPS (le corps nommé comme difficulté : raideur, manque de moyens physiques, sentiment de ne pas savoir s’en servir) · DIVERS (mentions isolées, sans critère commun).
Données : EGO/GROUPE : 21 · LOGISTIQUE : 18 · TECHNIQUE : 16 · CONFIANCE : 11 · TÊTE : 10 · STAGNATION : 7 · IMAGE/PUBLIC : 6 · PÉDAGOGIE : 5 · ÉCOUTE : 4 · CORPS : 3 · DIVERS : 2.

G7 – Problèmes majeurs (Q5).
Base : n = 75 réponses (3 non-réponses).
Schéma : AUCUN (déclaration explicite) · GROUPE/RELATIONS (troupes, conflits, malveillance, gourous) · RUMINATION (refaire le spectacle après coup) · CONFIANCE/IMPOSTEUR (doute sur sa légitimité ou sa valeur d’improvisateur ; sentiment de ne pas être à sa place) · RECONNAISSANCE (statut de la discipline) · PEUR-DE-SCÈNE (blocage à l’entrée) · SEXISME/CONSENTEMENT (sexisme, violences ou atteintes au consentement dans le milieu, nommés comme tels) · LOGISTIQUE/TEMPS (manque de temps, contraintes matérielles ou financières, conciliation avec la vie professionnelle et personnelle) · SPONTANÉITÉ-PERDUE (paradoxe de l’expérience ou du métier) · SENS (doute existentiel sur la valeur de la pratique) · CIRCONSTANCE (confinement seul cité) · AUTRES (mentions isolées : précarité, écoute, corps, technique).
Données : AUCUN : 22 · GROUPE/RELATIONS : 15 · RUMINATION : 9 · CONFIANCE/IMPOSTEUR : 8 · RECONNAISSANCE : 5 · PEUR-DE-SCÈNE : 4 · SEXISME/CONSENTEMENT : 4 · LOGISTIQUE : 4 · SPONTANÉITÉ-PERDUE : 3 · SENS : 3 · CIRCONSTANCE : 2 · AUTRES : 8.

G8 – Désirs mineurs (Q6).
Base : n = 70 (4 non-réponses, 2 « rien » explicites, 2 inclassables).
Schéma : COMPÉTENCE (savoir-faire nommé : mime, corps, accents, chant, personnages, formats) · JOUER-PLUS (occasions, rencontres, stages, échanges) · STRUCTURES (réseaux, référentiels, lieux, moyens) · RECONNAISSANCE (statut de la discipline) · AISANCE (lâcher-prise, déconnecter le cerveau) · CIRCONSTANCE (Zoom, covid).
Données : COMPÉTENCE : 34 · JOUER-PLUS : 23 · STRUCTURES : 11 · RECONNAISSANCE : 5 · AISANCE : 4 · CIRCONSTANCE : 3.

G9 – Désirs majeurs (Q7).
Base : n = 74 (3 non-réponses, 1 renvoi à Q6).
Schéma : MAÎTRISE/QUALITÉ-DE-JEU (oser, jouer vrai, spontanéité, mener) · CRÉER (spectacle, solo, format, école) · TRANSMETTRE (enseigner, développer, milieu scolaire) · RECONNAISSANCE (scènes nationales, art à part entière) · JOUER-PLUS (occasions, rencontres, stages, échanges) · GRÂCE/OSMOSE (états de connexion, légèreté) · STRUCTURES/MOYENS (lieux, financements, réseaux, référentiels, moyens de production) · PROFESSIONNALISATION (désir d’un statut professionnel – pour soi ou pour la discipline) · PLACE-DES-FEMMES (place et traitement des femmes dans le milieu, nommés comme tels).
Données : MAÎTRISE : 28 · CRÉER : 16 · TRANSMETTRE : 16 · RECONNAISSANCE : 12 · JOUER-PLUS : 9 · GRÂCE/OSMOSE : 9 · STRUCTURES : 4 · PROFESSIONNALISATION : 3 · PLACE-DES-FEMMES : 1.

G11 – Objectifs déclarés (Q8).
Base : n = 74 (3 non-réponses, 1 inclassable).
Schéma : PLAISIR (s’amuser, se faire plaisir) · PROGRESSER (objectif déclaré de progression ou d’apprentissage continu) · LIEN/PARTAGE (avec partenaires) · SENS/VIE (épanouissement, « vivre intensément », faire du bien, militer) · CRÉER (spectacle, solo, format, école) · TRANSMETTRE (enseigner, développer, milieu scolaire) · PUBLIC (toucher, divertir) · EN-VIVRE (objectif déclaré d’en faire son métier ou d’en tirer un revenu) · DIVERS (mentions isolées, sans critère commun).
Données : PLAISIR : 38 · PROGRESSER : 21 · LIEN : 17 · SENS/VIE : 16 · CRÉER : 11 · TRANSMETTRE : 10 · PUBLIC : 7 · EN-VIVRE : 6 · DIVERS : 5.

G8 – Désirs mineurs ; la compétence en tête.
G8 – Désirs mineurs. Compétence : 34 · jouer plus : 23 · structures : 11 · reconnaissance : 5 · aisance : 4 · circonstance : 3. Base : 70, codage multiple. (annexe 3)
G9 – Désirs majeurs ; la maîtrise du jeu en tête.
G9 – Désirs majeurs. Maîtrise et qualité de jeu : 28 · créer : 16 · transmettre : 16 · reconnaissance : 12 · jouer plus : 9 · grâce et osmose : 9 · structures et moyens : 4 · professionnalisation : 3 · place des femmes : 1. Base : 74, codage multiple. (annexe 3)

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