Journal d’entraînement – début 2021

par Caspar Schjelbred

 min de lecture
Journal d’entraînement – dans un carnet et sur l’ordinateur.

Mon jour­nal d’entraînement Six View­points (en cours depuis l’été 2019).

Pourquoi ce journal d’entraînement ?

Tenir un jour­nal d’entraînement aide non seule­ment à gar­der la dis­ci­pline, mais c’est aus­si très effi­cace pour éta­blir un réel dia­logue avec soi-même.

J’ai tenu ce jour­nal dans le but spé­ci­fique de le faire par­ta­ger ici et mon­trer ce à quoi peut res­sem­bler la réa­li­té d’un entraî­ne­ment cor­po­rel et créa­tif régu­lier. Si vous n’avez pas l’habitude de faire ce genre d’exercices tout seuls – j’espère que vous y trou­ve­rez un peu d’inspiration ou de moti­va­tion pour vous y mettre.

Et si vous avez déjà une pra­tique d’entraînement, alors bien­ve­nue dans mienne !

Prendre des notes pour les communiquer

La plu­part du temps, je note des choses à la fois pen­dant et juste après une séance d’entraînement. Pen­dant, c’est extrê­me­ment lapi­daire, pour ne pas rompre le rythme d’un exer­cice. Après, c’est plus rédi­gé et sou­vent je découvre des nou­velles choses en écrivant.

Nor­ma­le­ment, je ne m’adresse qu’à moi-même. Dans le pré­sent jour­nal, j’ai ima­gi­né racon­ter mon expé­rience à quelqu’un qui a déjà par­ti­ci­pé à quelques stages avec moi. On se connaît un peu.

Je vous ai déjà deman­dé au moins une dizaine de fois de par­ta­ger votre expé­rience d’un exer­cice que vous venez de faire. Vous m’avez vu faire des démons­tra­tions d’une bonne par­tie des exer­cices de base. Nous avons dis­cu­té de tout et n’importe quoi pen­dant une pause déjeu­ner ou à la fin de la jour­née dans un café autour d’un verre.

Mais peut-être ce n’est pas votre cas. On ne s’est jamais vu, même pas en visio­con­fé­rence. Ce n’est pas grave. J’ai quand même essayé d’écrire pour que ce soit com­pré­hen­sible pour quelqu’un qui ne connaît pas le tra­vail que je pro­pose. Il y a aus­si un bon nombre de liens vers des vidéos de cer­tains exer­cices, ça vous vous aide­ra à visua­li­ser ce dont je parle.

Autre chose ? Oui, quelques remarques pour contex­tua­li­ser l’entraînement rela­té dans ce journal.

Donner un exemple à suivre

Je ne m’entraîne pas tout le temps.

Je m’entraîne « régu­liè­re­ment régu­liè­re­ment » depuis un peu plus de dix ans. C’est-à-dire : il y a régu­liè­re­ment des périodes dans les­quelles je m’entraîne plus ou moins tous les jours. Une période peut durer de quelques semaines à plu­sieurs mois. Les pauses aussi.

À la base, je m’entraîne pour me sen­tir bien. Quand je jouais régu­liè­re­ment mon seul-en-scène « plus ou moins impro­vi­sé » Plan C, l’entraînement régu­lier a nour­ri le spec­tacle. Sinon je l’ai sur­tout uti­li­sé pour me tenir en forme – phy­si­que­ment et men­ta­le­ment. Pour ne pas dire spirituellement.

Je sais que ce n’est pas évident de se lan­cer dans un entraî­ne­ment créa­tif tout seul. Pour ma part, au début quand j’ai com­men­cé à m’entraîner régu­liè­re­ment chez moi, j’ai uni­que­ment fait des exer­cices de mou­ve­ment. Ayant déjà fait huit ans d’improvisation théâ­trale, je pen­sais peut-être que c’était bon pour la créa­ti­vi­té. Que c’était acquis. Ou j’avais peut-être peur : c’était sim­ple­ment trop bizarre d’improviser seul chez moi.

Quoi qu’il en soit, j’ai mis à peu près deux ans à en com­prendre l’intérêt et/ou à mobi­li­ser le cou­rage néces­saire pour m’y mettre. Et ce n’est qu’à par­tir de ce moment – quand j’ai com­men­cé à faire des exer­cices créa­tifs tout seul régu­liè­re­ment – qu’il s’est pas­sé des choses spectaculaires.

Se bouger les fesses

Cette fois j’ai repris mon entraî­ne­ment après une longue pause. Je n’ai pas eu d’activité phy­sique en dehors des pro­me­nades très locales depuis mon der­nier cours de danse clas­sique la der­nière semaine d’octobre.

Pen­dant le pre­mier confi­ne­ment en 2020 j’ai réus­si à tenir presque six semaines à m’entraîner envi­ron une heure par jour. Et j’ai com­men­cé à cou­rir aus­si. Le second : je n’ai rien fait du tout.

Voi­là – main­te­nant vous savez suf­fi­sam­ment sur mes habi­tudes d’entraînement pour pou­voir appré­cier ce que je rélate dans le journal.

Entrons dans les détails :

La première semaine : repartir de la base

J1 – lundi 11/01/2021 – Reprise et ennui

Je mets un album de Bob Dylan et sans trop réflé­chir je com­mence avec mon pro­gramme de base. Je me sens rouillé. Pas très flexible. Plu­tôt raide. Voi­là com­ment ceux qui n’ont pas l’habitude de bou­ger doivent se sen­tir le pre­mier jour de mes stages. Je suis com­plè­te­ment absor­bé par ma piètre condi­tion phy­sique au début de l’entraînement. Au moins je connais le pro­gramme par cœur et arrive au moins à main­te­nir un cer­tain rythme. Pour finir l’échauffement vocal je lis à haute voix en langues dif­fé­rentes. Prose de Strind­berg en sué­dois. Poé­sie en danois, anglais, fran­çais. Søren Ulrik Thom­sen, Leo­nard Cohen, Jules Super­vielle. Puis j’essaie un exer­cice de res­pi­ra­tion que j’ai vou­lu tes­ter depuis quelques semaines. À la fin, j’arrive presque à tenir trois minutes en apnée, mais ne res­sens pas l’effet escomp­té. À refaire demain. Les exer­cices créa­tifs m’ennuie un peu au début, mais je res­sens une éclair­cie pen­dant Jo Ha Kyu et par­viens à m’amuser un peu à par­tir de l’exercice sui­vant, les Six Direc­tions. Pour­quoi pas avant ? Les rai­sons que je connais déjà et que je redé­couvre régu­liè­re­ment : trop de volon­té et des vieux « il faut » qui remontent à la sur­face. Je pense à une phrase que j’ai enten­du récem­ment ; quelqu’un a dit que tout le monde adore les com­men­ce­ments. C’est vrai. Moi aus­si. J’aime com­men­cer. Et je le fais excep­tion­nel­le­ment bien. Mais après cinq secondes j’en ai déjà marre de ce que je fais. Sou­vent. Parce qu’au lieu de jouer je me fais avoir par un « il faut » ? Pro­ba­ble­ment. Je décide de créer un numé­ro. Ou plu­tôt un petit seg­ment de numé­ro. Une minute maxi­mum. Je reviens sur l’improvisation qui m’a amu­sé le plus pen­dant les exer­cices pré­cé­dents : un per­son­nage gour­mand devant une table dres­sée. Simple. Je dois me rap­pe­ler que c’est uni­que­ment pour moi et pour mon propre entraî­ne­ment. Non pas pour créer du nou­veau ou quelque chose d’intéressant pour qui que ce soit. Je rejoue la situa­tion, décom­pose les actions, ajoute une entrée, un public ima­gi­naire. J’arrive à 45 secondes. C‘est assez drôle à jouer. Je trouve même un titre, en danois : « Voldæ­de­ren » (le goinfre – ou plus lit­té­ra­le­ment : celui qui bouffe avec violence).

J2 – mardi 12/01/2021 – Le calme existentiel

Aujourd’hui je choi­sis un disque de musique clas­sique. Ravel. J’ai l’impression que mes jambes sont encore plus raides qu’hier. Après la série ini­tiale de mou­ve­ments toniques, res­sen­tant des légères cour­ba­tures, je ferme les yeux et me mets à bou­ger de façon spon­ta­né. J’explore où ça tire, où ça fait un peu mal. Cinq ou dix minutes. Je me rap­pelle de l’idée de bou­ger uni­que­ment pour les sen­sa­tions. Je pense à la chan­son Riding for the Fee­ling de Bill Cal­la­han. Mais là pour l’instant c’est Ma Mère l’Oye. Après les Core Mecha­nics je saute l’éveil vocal et va direc­te­ment à l’exercice de res­pi­ra­tion. J’arrive à tenir les 3 minutes en apnée, il me semble, en fai­sant une espèce de « body scan ». Quoi qu’il en soit, je réus­sis à tra­ver­ser un moment de panique, une vague d’angoisse (ou est-ce elle qui me tra­verse ?), et de l’autre côté je res­sens un calme curieux. Je ne peux pas dire si j’ai pris un peu d’air ou pas. Je reste (?) en apnée encore 15–20 secondes après la son­ne­rie. C’était ça l’effet recher­ché, ce calme fon­da­men­tal, exis­ten­tiel même. J’enchaîne direc­te­ment avec les 7 solos pour lier l’entraînement créa­tif à ce sen­ti­ment. Cette tran­quilli­té de l’esprit ancré dans le corps. J’existe, je vis, ça suf­fit. Je bouge, je fais des choses. Aus­si. C’est très bien­fai­sant. Une par­faite équi­libre entre contrôle et lâcher prise. Voi­là com­ment j’aimerais impro­vi­ser. Sur scène. Dans la vie. Je finis avec une lec­ture à haute voix. Pour le sué­dois, j’opte pour la poé­sie de Gun­nar Ekelöf au lieu de Strind­berg. J’oublie com­plè­te­ment le numé­ro que j’avais com­men­cé hier.

J3 – mercredi 13/01/2021 – Pas envie…

Je fais un peu n’importe quoi le matin et com­mence plus tard que pré­vu, vers 11h. Encore des cour­ba­tures. J’ai sur­tout envie d’avoir l’entraînement der­rière, pas très envie de le faire. Alors je m’efforce de faire par­ti­cu­liè­re­ment atten­tion aux sen­sa­tions cor­po­relles (les cour­ba­tures, ça aide) pour ne pas tom­ber dans le piège de « le faire pour l’avoir fait ». Je prends conscience d’un nou­vel aspect du mou­ve­ment des bras dans l’exer­cice de bâtons indiens. Ça change com­plè­te­ment mon expé­rience de l’exercice. Il y a comme une ouver­ture laté­rale de l’espace autour de mon corps. Ça explique des choses. Wow. J’ai déjà hâte de le refaire demain. Pen­dant les exer­cices au sol des Core Mecha­nics j’ai des crampes aux jambes. L’exercice de res­pi­ra­tion est dif­fi­cile. Je n’arrive pas à faire plus de 2 min 30 d’apnée. À un moment don­né mon esprit, ma volon­té, lâche. Puis je me retrouve tran­quille sans savoir ce qui s’est pas­sé. Dans tous les cas : en train de res­pi­rer. C’est sans doute ce qui m’est arri­vé hier aus­si. Les 7 solos : dif­fi­cile au début. Encore sous le joug des « il faut ». J’en ai marre. Je m’amuse à nou­veau quand je pense que c’est uni­que­ment pour moi. Ce qui me fait aus­si pen­ser que ça n’a pas de sens. (Pour­quoi je fais ça ?) Je n’ai pas le temps de reve­nir sur mon ébauche de numé­ro parce que je dois me pré­pa­rer pour un cours en visio. Je suis un peu ner­veux, je dois encore m’habituer à ce mode d’enseignement. Tout ça sur un fond de John Col­trane (Medi­ta­tions).

J4 – jeudi 14/01/2021 – Vouloir jusqu’au bout des doigts

Gueule de bois. J’attends le milieu de l’après-midi pour faire l’entraînement. Glenn Gould m’accompagne avec les varia­tions Gold­berg. Je retrouve le détail que j’ai décou­vert hier dans l’exercice de bâtons indien. Pas tout de suite. Il faut le vou­loir. Jusqu’au bout des doigts. Ah les mains ! J’essaie de res­ter conscient des mains tout au long de tous les exer­cices de mou­ve­ment. C’est salu­taire. Les jambes – les fes­siers, les hanches – vont un peu mieux aujourd’hui. Je devrais prendre quelques heures avec un livre d’anatomie pour enfin apprendre les noms de toutes les par­ties du corps. Même his­toire que hier avec l’exercice de res­pi­ra­tion. Je ne dépasse pas les 2 min 30. Il va fal­loir uti­li­ser une vidéo pour me gui­der. Pour les 7 solos, je redé­couvre (encore une fois) que j’en ai un peu marre de faire la « ver­sion ori­gi­nale » de chaque exer­cice. C’est-à-dire à l’improviste et sans objec­tif spé­ci­fique. Mais dès que je me donne la moindre ins­truc­tion ou ajoute une contrainte je retrouve de l’intérêt. Pen­dant l’une des impro­vi­sa­tions dans le « Nothing Exorcise » je me suis concen­tré sur l’aspect per­son­nage de ce que j’étais en train de faire. Et voi­là : je me suis même amu­sé. Le bon­heur est dans le concret. De nou­veau j’ai sau­té l’ébauche de numé­ro. Hmm. J’ai une idée pour demain.

J5 – vendredi 15/01/2021 – Oh là là là là là là !

Je me réveille à 7h. Bien avant pré­vu, même si je me suis cou­ché très tard (vers 2h30…). Don­ner un cours en visio hier soir m’a don­né de l’énergie. Je res­sens encore la moti­va­tion ! Tra­vailler pour soi-même c’est bien, mais s’il n’y a pas de par­tage à un moment don­né… à quoi bon tout ça ? Voir les autres tra­vailler et faire des décou­vertes c’est ce que j’aime le plus. Le sens de mon entraî­ne­ment, c’est plus la recherche et l’enseignement que pour créer ou même faire du théâtre moi-même. Beau­coup plus. Je le savais déjà, mais c’est bon de le conce­voir clai­re­ment. De le res­sen­tir. Aujourd’hui je com­mence ma séance avec l’exercice de res­pi­ra­tion. J’ai trou­vé une vidéo qui me guide. Je dépasse les 3 minutes sans dif­fi­cul­té et sans perte de conscience. Les autres jours je n’ai pas fait cor­rec­te­ment les res­pi­ra­tions pré­pa­ra­toires. Effec­ti­ve­ment, il vaut mieux se lais­ser gui­der au début. Je me sens bien. Je choi­sis un album du pia­niste jazz Jean-Michel Pilc. Je retrouve la dyna­mique habi­tuelle dans les exer­cices de mou­ve­ment. Les mains. Lec­ture à haute voix. Ma voix change avec les langues dif­fé­rentes. J’ai du mal à ne pas tom­ber dans un faux accent de Stock­holm quand je lis en sué­dois. Étrange. Au lieu de tra­vailler direc­te­ment le numé­ro dont j’ai esquis­sé un début lun­di, je prends seule­ment l’idée du per­son­nage « Voldæ­de­ren » et l’explore à tra­vers les 7 solos. Je me trouve à créer des situa­tions diverses et variées ain­si que d’autres per­son­nages d’un uni­vers à la fois réel et fan­tas­tique. Le tout avec un rap­port direct ou indi­rect à l’idée de ce goinfre. « Oh là là là là là là ! » est une excla­ma­tion avec laquelle je me suis bien amu­sée. Très ver­sa­tile. Peut expri­mer bien des choses. J’ai bien comp­té les là. Six. Ou trois fois deux.

J6 – samedi 16/01/2021 – Pause

Je suis content d’avoir repris et content de faire une pause. C’était une bonne idée de tenir ce jour­nal d’entraînement. D’habitude, je ne le fais pas aus­si systématiquement.

J7 – dimanche 17/01/2021 – Millimètre par millimètre

Je fais l’entraînement au milieu de l’après-midi. J’enchaîne tout et ça prend un peu plus d’une heure au total. Res­pi­ra­tion, mou­ve­ment, voix et créa­ti­vi­té. Je me sens en bonne forme. Je conti­nue à jouer avec l’idée du goinfre, mais ça ne m’intéresse pas par­ti­cu­liè­re­ment. Voire pas du tout. C’est l’écueil de créer de la fic­tion pour créer de la fic­tion… Tel­le­ment super­fi­ciel, facile. Ça ne me sert à rien d’autre que de m’épuiser. Il faut que j’arrête. Il faut reve­nir à la créa­tion d’un numé­ro. Mais quelque chose de cho­ré­gra­phié. Tout simple. Un mini­mum de mime. Res­ter long­temps dans les poses. Bou­ger mil­li­mètre par mil­li­mètre. J’ai tou­jours aimé le ralen­ti. Le pro­jet désor­mais : créer un numé­ro pour moi. Un numé­ro avec lequel je peux m’amuser. Impro­vi­ser des varia­tions. Jouer. Comme un mor­ceau de musique. Un poème. Hier soir jusqu’à tard dans la nuit j’ai assis­té à la séance com­mé­mo­ra­tive dédiée à Mary Over­lie sur Zoom. Très tou­chant. Très ins­pi­rant. Je vais reprendre la pra­tique des Six View­points dès demain. Retrou­ver la base de la base.

Semaine 2 : questionnements fondamentaux

J8 – lundi 18/01/2021 – Retrouver la poésie du réel

Je m’entraîne pen­dant à peu près 3 heures. Une chose en amène une autre. D’abord presque une heure entière d’exercices de res­pi­ra­tion. J’ai com­men­cé à lire un livre sur la res­pi­ra­tion hier soir ; ça m’a don­né envie d’essayer des choses. Pen­dant les exer­cices de mou­ve­ment j’essaie de dis­crè­te­ment faire atten­tion à la res­pi­ra­tion. Je lis un peu à haute voix. Puis je passe 36 minutes dans les six « matières » pour retrou­ver la base de la base, comme je me le suis pro­mis hier. C’est très apai­sant. Dans les six minutes consa­crées à chaque matière, je pro­cède de la manière la plus simple et directe pos­sible, selon la méthode de ques­tion-et-réponse que j’ai com­men­cé à déve­lop­per il y a un an. C’est exac­te­ment ce qu’il me fal­lait. Du concret. Du vrai. Espace, Forme, Temps, Émo­tion, Mou­ve­ment, His­toire. À la fin, je pra­tique « ne rien faire » parce que ça m’amuse et quand le minu­teur sonne j’ai envie de conti­nuer comme ça. Alors je décide de me pro­vo­quer en fai­sant les 7 solos. Ça se passe très bien – j’aborde les exer­cices d’une manière très dif­fé­rente par rap­port à hier et toute la semaine der­nière. Je reste dans la réa­li­té des six matières, sur­tout celle d’Émotion, jusqu’à l’exer­cice de mime où l’interprétation est offi­ciel­le­ment incluse. Là j’arrive à entrer plus posé­ment dans la fic­tion que d’habitude en conti­nuant à appli­quer la méthode de ques­tion-et-réponse. Dans les exer­cices sui­vants, la porte à la fic­tion reste ouverte ; je vois clai­re­ment ce qui se trouve de l’autre côté, mais je n’y entre pas. J’ai même l’impression que les images ou les idées deviennent plus dis­tinctes. Du fait que je n’entre pas dans l’action. Que je ne fais rien d’autre que de res­ter pré­sent… atten­tif, éveillé, conscient. Actif men­ta­le­ment. J’ai retrou­vé la poé­sie du réel.

J9 – mardi 19/01/2021 – Continuer à respirer

Moins d’exercices de res­pi­ra­tion pour com­men­cer. Juste assez pour me sen­tir dans un état pai­sible. Je trouve un mor­ceau de musique de médi­ta­tion que je laisse conti­nuer pour le reste de l’entraînement. Les équi­libres – ou les ten­ta­tives d’équilibre, dans mon cas – inclus dans les Core Mecha­nics com­mencent à res­sem­bler à quelque chose. Je me sens très calme. Les mou­ve­ments m’intéressent. Je suis dedans. Sans doute l’effet de ma tra­ver­sée des six matières hier. Encore dif­fi­cile de faire quelque chose de par­ti­cu­lier avec la res­pi­ra­tion en même temps que les mou­ve­ments. Au moins j’arrive faci­le­ment à res­pi­rer seule­ment par le nez. Par contre c’est très inté­res­sant de faire atten­tion à la res­pi­ra­tion pen­dant la lec­ture à haute voix. J’essaie de lire jusqu’au bout de mon souffle. Ça fait tra­vailler le dia­phragme. Et j’apprécie mieux chaque mot. Ain­si que la ponc­tua­tion. Je refais 6 minutes dans chaque matière. Émo­tion et His­toire res­tent les deux matières les plus sti­mu­lantes – c’est par là que je dois creu­ser. (Peut-être prendre une heure dans cha­cune bien­tôt ?) Pen­dant 2 ou 3 minutes je pour­suis la logique de regar­der der­rière mon dos. Sans pour autant par­tir dans un déve­lop­pe­ment nar­ra­tif. Je tourne et je tourne, je change par­fois de côté. Ça pour­rait conti­nuer long­temps. Je fais les 7 solos comme hier. Avec un mini­mum d’interprétation et de fic­tion. C’est une lutte contre des vieilles habi­tudes d’impro théâtrale.

J10 – mercredi 20/01/2021 – Déraillement

Plus ou moins pareil qu’hier. Sauf une inter­rup­tion (télé­phone, ordi­na­teur, inter­net) au milieu qui coupe mon élan. J’ai un peu du mal à me concen­trer pen­dant les 6 x 6 minutes. Quelques petits moments inté­res­sants, notam­ment en His­toire où je pour­suis une logique aus­si simple que celle d’hier, mais com­plè­te­ment autre : un essai de me recon­naître moi-même, grâce aux deux mains, comme un aveugle qui touche le visage de quelqu’un d’autre, puis aus­si les bras et les jambes. C’est comme une sorte de dédou­ble­ment concret. Quelle main touche et laquelle est tou­chée – quand les deux mains se touchent ? Les exer­cices créa­tifs après m’ennuient. Je me sens com­plè­te­ment déraillé. Je n’ai pas envie, mais conti­nue quand même et essaie sur­tout d’accepter mon état. Ça ne sert à rien de for­cer. Je recon­nais l’envie d’arriver au bout de la séance…

J11 – jeudi 21/01/2021 – Avoir un but concret : un spectacle !

L’entraînement prend 1h45min. Je le cale juste avant que je dois par­tir pour jouer un spec­tacle avec les Impro­fes­sio­nals dans une entre­prise. Ça fait plus d’un an que je n’ai pas fait d’impro. La der­nière fois c’était à l’Improviste à Bruxelles en décembre 2019, invi­té par mon amie Kel­ly Aga­thos qui dirige la com­pa­gnie Impro­Bubble. J’oriente mon entraî­ne­ment vers les qua­li­tés dont le spec­tacle aura besoin : éner­gie, entrain, ima­gi­na­tion, expres­sion ver­bale. Dès les exer­cices de mou­ve­ment je sens que c’est dif­fé­rent par rap­port aux autres jours. Je suis d’attaque au lieu de « res­ter en arrière » dans une posi­tion d’observation. Tour­né vers l’extérieur, vers le monde. Quelle dif­fé­rence dans l’intention et l’attitude ! Avoir un objec­tif concret ça change tout. Évi­dem­ment. J’aborde les six matières de manière ludique. Je joue pour de vrai avec ce qui est là, autour de moi, au lieu de me foca­li­ser exclu­si­ve­ment sur mon expé­rience inté­rieure. Je me retrouve sous mon bureau, puis sous – et sur – la table de cui­sine. Je verse du café au sol parce que je me perds un ins­tant dans la forme de la cafe­tière (j’observe com­ment l’ouverture – un cercle – devient une ellipse et fina­le­ment une ligne quand je l’incline). Je fais six minutes de Mou­ve­ment au ralen­ti parce que j’aime ça. Puis je passe dans l’uni­vers de Fran­cis Bacon avec ses sen­ti­ments char­nels et visions tor­dues que j’obtiens en malaxant mon visage comme si c’était de la viande. C’est en train de deve­nir tout un exer­cice à part. Je fais des lec­tures à haute voix en anglais uni­que­ment en bien goû­tant les mots. Les 7 solos sont tour­nés vers l’imaginaire. Je crée des per­son­nages et joue des situa­tions absurdes. Je m’amuse. J’ai hâte de jouer avec les autres.

J12 – vendredi 22/01/2021 – Comme une espèce de clown désespéré

J’essaie de copier le suc­cès d’hier tout en sachant que ça ne marche qua­si­ment jamais… Pour la par­tie pure­ment cor­po­relle ça marche très bien. C’est une opé­ra­tion tech­nique facile à gérer. Pour les six matières, je retrouve à peu près la moi­tié de l’intérêt que j’ai éprou­vé hier. Je trouve quelques nou­velles pers­pec­tives sur mon demeure. L’exercice de Fran­cis Bacon devient encore plus inté­res­sant en se regar­dant dans un miroir. C’est une expé­rience rim­bal­dienne : je vois vrai­ment un autre. Ce visage n’est pas moi, et pour­tant je le res­sens pour de vrai. Pen­dant le mou­ve­ment au ralen­ti, je note que c’est du grand n’importe quoi – au sens péjo­ra­tif du terme – quand le mou­ve­ment n’est pas spé­ci­fique. Ça cor­res­pond à la véri­té géné­rale de cette séance : n’ayant pas d’objectif concret en vue, pour­quoi je le fais ? Je peux très bien faire sem­blant. J’ai assez de dis­ci­pline pour ça. Je suis par­fai­te­ment capable de m’entraîner pour m’entraîner. Mais ça ce n’est que l’obstination de quelqu’un de fon­da­men­ta­le­ment per­du. Deve­nir vir­tuose et perdre son âme – non mer­ci. Bon, je conti­nue. À un moment don­né, j’ai un presque-déclic, très fur­tif. Il y a – quelque part dans le brouillard – quelque chose que j’ai envie de tra­vailler artis­ti­que­ment. Pour en faire quelque chose qui vaut d’être par­ta­gé. Quelque chose qui pour­rait pro­vo­quer des sen­ti­ments, des inter­ro­ga­tions res­sen­ties… Hmm. Je dois conti­nuer à péné­trer dans ce brouillard. Je me sou­viens main­te­nant que j’ai eu le même pres­sen­ti­ment plus tôt dans la semaine. Au moins une fois. Et avant ça aus­si. La pro­chaine fois que ça m’arrive, l’effleurement de ce « quelque chose », je dois le pour­suivre. Voi­là un objec­tif pour la suite. C’est comme aller à la pêche. Je n’ai qu’à bien choi­sir l’hameçon et l’appât, cher­cher un bon endroit et patien­ter… Pour les 7 solos, je m’amuse à ne pas impro­vi­ser. Ou faire sem­blant de ne pas impro­vi­ser. Ou essayer de convaincre quelqu’un que ce que je suis en train de faire n’est pas de l’improvisation, mais de la créa­tion, de l’interprétation, du jeu…  Tout ça à haute voix en anglais. C’est drôle. Comme une espèce de clown déses­pé­ré. Je me sens très bien après.

J13 – samedi 23/01/2021 – Pause

Un vrai sen­ti­ment de week-end.

J14 – dimanche 24/01/2021 – Pause

Je réflé­chis quand même à la semaine d’entraînement à venir.

Troisième semaine : marionnette et marionnettiste

J15 – lundi 25/01/2021 – Recadrage

D’abord je me pose une bonne demi-heure pour résu­mer les réflexions que je me suis faites pen­dant le week-end à pro­pos de mon entraî­ne­ment. Sur­tout les objec­tifs. Pour­quoi je le fais. Conclu­sion : d’abord, c’est pour me sen­tir bien, le pur bien-être. Puis il y a le « R&D » (recherche et déve­lop­pe­ment) qui se scinde en deux : technique/didactique et esthétique/artistique. C’est la der­nière par­tie où je tourne en rond. Je ne sais pas ce que je veux. Au lieu d’improviser à l’aveugle, je vais mettre les 7 solos de côté pour un moment, me recen­trer sur les six matières et là-dedans me lais­ser gui­der uni­que­ment par ce qui m’intéresse. Lais­ser venir. Rac­cour­cir un peu le pro­gramme c’est bien aus­si. Sinon ça risque seule­ment de deve­nir une cor­vée. Je fais 30 minutes de res­pi­ra­tion, 20 minutes de mou­ve­ment, 36 minutes de recherche. C’est très bien. Pen­dant les 36 minutes je tra­vaille et joue presque uni­que­ment avec les bras et les mains. Je ne « déve­loppe » rien, mais je trouve des choses qui m’intéressent. Très satis­fai­sant. C’est presque un sou­la­ge­ment de ne pas être « créa­tif » (au sens de créer de la fic­tion). Ça donne à réfléchir…

J16 – mardi 26/01/2021 – Séance bâclée

Je fais presque pareil qu’hier. Sauf je fais seule­ment la moi­tié de la par­tie recherche. Je dois par­tir en ban­lieue au milieu de la jour­née pour don­ner un cours d’impro en anglais dans un col­lège. Pour être sûr de pou­voir par­tir à l’heure je prends ma douche et mon déjeu­ner en finis­sant ma recherche dans l’Espace, l’Émotion, le Temps. Enfin j’essaie. Ça marche par moment. La logique des actions quo­ti­diennes est forte. J’ai sur­tout l’impression de faire un exer­cice de déve­lop­pe­ment per­son­nel du style « vivre le quo­ti­dien en pleine conscience ». Pour dire ce qu’il en est : j’ai bâclé la fin de l’entraînement. Je ne suis pas très satis­fait de la mati­née en par­tant. Avant d’avoir bâclé, je me suis concen­tré sur les jambes, le contact au sol, la gra­vi­té. Au moins il y avait ça.

J17 – mercredi 27/01/2021 – Apparemment j’ai envie…

Superbe séance aujourd’hui. J’aurais pu conti­nuer ! Les exer­cices de res­pi­ra­tion marchent vrai­ment mieux à jeun. Je suis en géné­ral plus récep­tif à tout quand je n’ai pas man­gé depuis au moins une dizaine d’heures. Hier et avant-hier je me suis concen­tré sur la flui­di­té de l’enchaînement pen­dant Core Mecha­nics et cete­ra, aujourd’hui je fais les mou­ve­ments le plus rapi­de­ment pos­sible. Ça me donne une bonne éner­gie – une bonne humeur – pour l’exploration des six matières. Les hanches et le bas­sin sont à l’honneur. C’est un choix spon­ta­né. L’ordre aus­si : Mou­ve­ment, Émo­tion, Forme, Espace, Temps, His­toire. Pour les quatre pre­mières matières c’est de la pure recherche. J’expérimente, j’observe, je note (men­ta­le­ment). Puis quand j’arrive au Temps – je com­mence spon­ta­né­ment à déve­lop­per des rythmes. (Ça aide sans doute qu’il y a un rythme exté­rieur très pré­sent : les bruits régu­liers de la machine à laver que j’ai mise en marche après les exer­cices de res­pi­ra­tion.) Je délaisse mon atti­tude dés­in­té­res­sée, propre à la recherche fon­da­men­tale, et pour­suis sim­ple­ment ce qui se meut en moi. Je fais ce que je fais parce qu’apparemment j’ai envie de le faire. Je danse. Fina­le­ment, en His­toire, je me trouve tout de suite à jouer avec une logique de marion­nette. Une his­toire où le drame se joue dans la diver­gence entre un fil (unique) atta­ché à la tête et la volon­té des jambes. Il y a de quoi faire ! J’imagine bien un numé­ro à par­tir de ça.

J18 – jeudi 28/01/2021 – Trop tard

La jour­née com­mence bien, je fais les exer­cices de res­pi­ra­tion dans le lit dès que je me réveille et garde le reste pour l’après-midi. Au final, je com­mence assez tard, trop tard, vers 17h. Plus très moti­vé. J’écoute le seul album que j’ai de Bremer/McCoy. Très « easy lis­te­ning », très doux, pas for­cé­ment une bonne idée. Je suis expé­di­tif dans les exer­cices de mou­ve­ment, ça fait mon­ter l’énergie et curieu­se­ment ça amé­liore la qua­li­té de mes presque-équi­libres. Pour les six matières, je com­mence encore avec Mou­ve­ment – en jouant avec le sens de l’équilibre je trouve une qua­li­té de mou­ve­ment qui m’intéresse et qui devient une sorte de danse. En His­toire je reprends la logique de la marion­nette d’hier. Il me faut quelques minutes pour vrai­ment entrer dedans. L’aspect qui m’intéresse le plus aujourd’hui est sim­ple­ment de res­ter debout, le haut du corps affa­lé, pen­ché en avant.

J19 – vendredi 29/01/2021 – Musique et spontanéité

Je fais la res­pi­ra­tion dès le matin comme hier. Le reste au début de l’après-midi en écou­tant David Bowie (Black Star en entier, puis le début de Live at the Beeb). J’essaie de faire un maxi­mum des mou­ve­ments avec les yeux fer­més. Expé­rience très dif­fé­rente. Je suis beau­coup plus conscient des sen­sa­tions. Par contre, je perds faci­le­ment l’équilibre. Dans cha­cune des six matières c’est la spon­ta­néi­té qui règne. Je me laisse influen­cer par la musique. Sur­tout dans Temps et Émo­tion. La rela­tion entre rythme et sen­ti­ment est fas­ci­nante. La qua­li­té des sons – y com­pris la voix de David Bowie – joue aus­si. Encore une fois je reviens à la logique de la marion­nette. Consi­dé­rer les jambes comme indé­pen­dantes et ayant leur propre vie m’amuse tou­jours. J’ajoute un fil en bas du dos pour pou­voir jouer avec l’inclinaison du bas­sin aus­si. Je dois relire Kleist.

J20 – samedi 30/01/2021 – Pause

Encore l’impression d’avoir un vrai week-end…

J21 – dimanche 31/01/2021 – Montmartre – BnF aller-retour

Je me balade dans Paris pen­dant presque six heures avec un bon ami. Artiste peintre, il sait voir. C’est une véri­table expé­di­tion. Nous voyons plein de choses. Un entraî­ne­ment tout natu­rel et sans effort.

Quelques conclusions

1° Je retiens la néces­si­té pour moi de reve­nir à ce que j’appelle « la base de la base » : corps & perception.

2° Aus­si l’importance d’avoir un objec­tif per­son­nel. Quelque chose qui s’impose de l’intérieur. (Je n’ai pas ter­mi­né de réflé­chir là-des­sus. Ni en géné­ral ni en particulier.)

3° Et sur­tout : me tour­ner vers le monde. Ce sont les autres – dont vous, si vous avez lu jusqu’ici ! – qui au final donnent un sens à ce que je fais.

Rien de très nou­veau dans tout ça. Mais il y a une sacrée dif­fé­rence entre croire le savoir et le réac­tua­li­ser dans la pratique.

Mettre des mots sur mon expé­rience dans un jour­nal d’entraînement m’aide à com­prendre où j’en suis. C’est évident. Et tout aus­si impor­tant, plus tard : à voir par où je suis pas­sé. Les bêtises, les illu­sions, les joies et les illu­mi­na­tions. Il y en aura encore de toutes sortes. C’est la vie…


Publié le 09/02/2021 [ mis à jour le 25/02/2021 ]
  • Mer­ci pour l’effort et le par­tage. Inté­res­sant jour­nal, dont la lec­ture per­met de se sen­tir moins seul dans les galères et les joies de l’entraînement 🙂

  • {"email":"Email address invalid","url":"Website address invalid","required":"Required field missing"}

    newsletter

    Abonnez-vous à la newsletter Impro Supreme pour être au courant de toutes nos actualités.

    Impro Supreme FR
    >