Aux confins de la réalité physique

par Caspar Schjelbred

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Cent confinements, exactement comme ça

Je lis ce que j’ai écrit depuis le début du confi­ne­ment. Ce que je me suis imagi­né écrire. Ce que je me suis dit. En vrai, je ne me suis pas adres­sé à moi-même. J’ai plutôt essayé de répondre. Bien, j’ai répon­du. Mais à qui ? À quoi ? Qui a posé les ques­tions ? Personne, évidem­ment. Ou bien tout le monde. Cela revient au même.

C’est moi qui ai posé les ques­tions. Où ? Comment ? Quand ? Qui ? Quoi ? Pour­quoi ? Je les ai posées, comme ça. Pas sur une quel­conque surface, plutôt envoyées dans l’air. Comme des gestes de l’es­prit. Non pas pour répondre. (Encore, ce serait à qui ?) Mais pour en être enve­lop­pé. Pour me donner la possi­bi­li­té d’être les réponses, une à la fois.

J’ai pris de notes. J’ai perçu et j’ai reçu. J’ai obser­vé et j’ai écrit, imagi­né écrire. Il n’y a pas grand chose à dire. Où ? Comment ? Quand ? Qui ? Quoi ? Pour­quoi ? Si, quand même. Je pour­rais en parler toute la nuit ou toute une jour­née ; j’ai fait des grandes décou­vertes. Immenses. Vastes. Immé­diates. Surtout immé­diates. C’est ça. Il n’y a rien à dire dans l’im­mé­diat, seule­ment après. Pendant devient juste après dès que je me met à dire. Par contre, sentir et penser, c’est possible. Réflé­chir non. Perce­voir oui. Être là, concrè­te­ment, réel­le­ment, et jouir discrè­te­ment de ce fait fonda­men­tal. Qui est : mon confi­ne­ment dans la réali­té physique.

Si j’ai appris quelque chose ces deux derniers mois, s’il y a quelque chose que je comprends mieux main­te­nant, c’est que savoir se confi­ner dans la réali­té physique, c’est salu­taire. C’était le jour où j’ai cessé de répondre qu’il s’est passé quelque chose : il ne s’est rien passé. Où. Comment. Quand. Qui. Quoi. Pour­quoi. J’étais les réponses. L’une après l’autre. En dialogue immé­diate avec mon exis­tence, ques­tion et réponse ensemble. J’étais : au centre, comme ça, exac­te­ment comme ça et pas autre­ment, séance tenante, souvent en retard, moi, autre, prin­cipe rimbal­dien incar­né, toutes mes sensa­tions, cause, drame humain et divine comé­die. J’ai ri.

Le matin où j’ai vu cent confi­ne­ments courir dans les rues de Mont­martre, au lieu de voir cent joggeurs éner­vants, ça m’a donné envie d’être parmi eux. Être avec moi-même parmi les autres. Le lende­main j’ai mis des chaus­sures de sport et j’ai commen­cé à courir, moi aussi. C’est il y a presque un mois aujourd’­hui. Hier matin, en faisant mon tour, j’ai enfin compris. Se confi­ner à la réali­té physique, entrer dedans, c’est sortir de tout autre confinement. 

Espace. Forme. Temps. Émotion. Mouve­ment. Histoire. Les six portes d’en­trée sont toujours là. Ou les six sorties, si vous voulez. Cela dépend de votre point de vue.

Ce texte est dédié à Mary Over­lie.


Écrit pour le podcast [Inti­me­ment confi­nés] de Savoir lui dire.

Published: mai 10, 2020

Last modified: octobre 23, 2022

    • Je suis content qu’une connais­seuse du travail de Mary comme toi a lu mon texte !

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