Caspar Schjelbred –
Le clown romantique

Portrait publié sur Improrama en 2018.
Texte de Marc Occhipinti.
→ Lire l’article sur Improrama


Entre les jardins de Tivoli et les remparts d’Elseneur

Caspar Schjelbred est né le 20 octobre 1979 à Hørsholm au Danemark. Déjà, le simple fait de naître dans une ville comportant une lettre aussi amusante que le o barré suggérait une carrière d’humoriste à la Doublepatte et Patachon (2 comiques danois convient-il de préciser). Si on ajoute que Hørsholm est à mi-distance entre le parc d’attractions de Tivoli et les remparts d’Elseneur (ceux-là même qui ont servi de décor à Hamlet), on ne peut s’empêcher d’y voir la main facétieuse du destin, indiquant non sans malice, une voie entre le grand théâtre et l’amusement.

Caspar ne reste pas longtemps au Danemark car dès 1981, sa famille traverse l’Øresund pour s’installer à Värnamo avant de pousser encore leur exploration de la Suède en posant leurs bagages à Emmaboda.

Véritable rat de bibliothèque, absolument rien ne prédispose à la scène, l’aîné des deux frères Schjelbred. Introverti et silencieux, il prend soin, même dans les pièces pour enfants qu’on l’oblige à jouer, de dégoter le rôle le plus transparent et inodore. Et les veilles de spectacle, il va jusqu’à prier qu’un mal s’abatte sur tous ses petits camarades comédiens, pour pouvoir échapper aux affres des représentations. Il est plus que probable que parmi les parents spectateurs, le voyant dans un rôle obscur d’une pièce où le personnage principal est un chat qui n’a pas de queue, aucun n’aurait pu imaginer qu’un jour, la vie de Caspar se passerait au rythme des grincements de planches des théâtres.

S’il n’est pas volontiers comédien, Caspar a tout de même une pratique artistique, faisant sonner son saxophone dans la fanfare Lindås Musikkår avec laquelle il défile avec fierté.

Cependant, infiniment plus que les cuivres et la musique, Caspar aime le livre et la littérature. De ses visites régulières à la bibliothèque, il ramène souvent plus de volumes encore que n’en peut contenir son sac. De tous ceux qu’il aura lus, trois en particulier, ont à leur façon, suggéré quelques paragraphes de sa propre vie : L’Insoutenable légèreté de l’être de Milan Kundera, Le Jeu favori de Leonard Cohen, et La Grimace d’Heinrich Böll (qui décrit ni plus ni moins que l’histoire d’un clown).

Mais Caspar n’est pas de ces purs esprits pour qui, dans la vie, seules les lettres sont dignes d’intérêt. Il fait en effet partie de ces rares intellos qui aime le football, sport qu’il pratique jusqu’à l’âge de 17 ans. Rugueux en défense, dur sur l’homme, opiniâtre dans son marquage, le numéro 6 du Lindås BK  a le pied suffisamment velouté pour frapper les corners, et les nerfs solides pour tirer les penalties. Si la géniale irrévérence d’Eric Cantona lui fait aimer un temps les Red Devils, c’est surtout pour le rouge et le blanc de l’équipe nationale du Danemark qu’il se prend encore à trembler certains soirs de grands matches.

Les lettres lognotes

Né de parents francophiles, ayant le bon goût d’aimer le vin et le fromage, Caspar tombe sur une brochure pour un séjour d’étude en France. Et après s’être dit « Pourquoi pas ? », il intègre une 1ère L au lycée René Descartes à Champs sur Marne. Pendant 10 mois, il séjourne avec une famille de Lognes pour une immersion complète dans la culture française. Logeant bien trop loin de Paris pour quotidiennement en apprécier la beauté, il profite de cette manne de temps pour produire une abondante œuvre épistolaire. L’incurable romantique écrit ainsi d’innombrables lettres (et en reçoit presqu’autant) tout en buvant quelques crus de son pays d’accueil.

Et quand vient le week-end, il flâne dans Paris, traîne dans les  disquaires étoffant chaque semaine d’avantage sa formidable collection de disques. Il profite d’ailleurs de la scène musicale parisienne pour applaudir tour à tour The Who, Suede et Nick Cave.

Quand se termine l’année, c’est tout empreint des mots de Sartre, La Nausée étant le premier livre que Caspar lit dans la langue de Molière, et portant en lui, la musique si singulière des vers des existentialistes, qu’il émet le vœu de revenir vivre à Paris.

Un romantique à Paris

De retour à Emmaboda, plus cartésien que jamais, il brille dans les matières scientifiques, visant l’excellence et rien d’autre. Au Baccalauréat, il obtient une mention spéciale mais qui ne l’aide guère à s’orienter. Il n’a qu’une seule certitude : revenir étudier à Paris, mais intramuros cette fois-ci.

C’est ainsi que le matin du 1er octobre 1999, le jeune Caspar descend de son train de nuit, parti de Hambourg, et remonte un quai de la Gare du Nord. Tout engourdi de son voyage et bousculé par la frénétique cohue de l’heure de pointe, il se sent tout petit et fragile dans la capitale. Malgré ce premier contact où Paris s’est montrée bien peu hospitalière, Caspar se plaît assez vite dans la capitale. Il devient même un authentique  parisien, en s’installant dans un coquet 12 mètres carrés d’une rue de Montmartre (rue qu’il continue d’habiter encore, même si l’appartement s’est agrandi entre temps). Il vit enfin son petit rêve de vie de poète, plus romantique que maudit fort heureusement, même s’il se nourrit  pendant cette période, exclusivement de pannini, jambon-beurre et autres croque-monsieur qu’il ramène de son petit boulot dans une sandwicherie près de Ternes.

Après avoir trouvé l’appartement, il était temps de se trouver un objet d’étude. Il prend ce sujet en main en se rendant dans un bureau du CIDJ où on lui présente pour l’aider dans son choix, un vaste mur, tout barré d’étagères, elles-mêmes couvertes d’épais catalogues.  Totalement submergé dans ce champ des possibles, il prend tout simplement le premier volume en haut à gauche, intitulé très logiquement : « Paris 1 ». Il le compulse, imaginant à chaque page, ce qu’il pourrait devenir en suivant chacune de ces voies, et lui saute aux yeux : « Relations Internationales ». L’alibi pour la famille est tout trouvé. Des études pour devenir diplomate. Et la première étape de cette formation prévoit un DEUG d’histoire.

Après une épreuve de français, Caspar rejoint l’UFR d’histoire de la faculté de Tolbiac.

Caspar l’historien

Caspar en s’engageant dans ses études d’histoire, rêve de vénérables amphithéâtres fleurant bon le bois verni et le savoir. Tout vole en éclats quand il entre au Centre Pierre Mendes France dans le quartier de Tolbiac. Entre ces murs de béton terne qui sentent les projets d’urbanisme hâtifs qui ont trop vite vieilli, il passe 2 ans en compagnie de post adolescents , qui vivent encore chez leurs parents.

Mais en troisième année, il laisse le gris de Tolbiac pour le Quartier Latin et touche son Graal : La Sorbonne. Quoi de mieux en effet pour étudier l’histoire, qu’un monument historique. En montant l’escalier d’honneur, il ressent alors une proximité jamais atteinte avec la Connaissance.

Il se spécialise notamment en histoire contemporaine et histoire des Sciences Humaines avouant un gros faible pour l’anthropologie. Suivent, alors pour Caspar des années d’étudiant heureux où se succèdent les cours magistraux de sommités de l’histoire des sciences, en particulier l’incroyable Pietro Corsi, dont le génie fait des amphi de la Sorbonne, un théâtre à part entière. Caspar se passionne notamment pour les théories de l’anthropologie des Lumières portée par les brillants esprits de Jean-Baptiste de Lamarck et de Georges-Louis Leclerc de Buffon ainsi que celles de l’époque victorienne incarnée par ses chefs de file : Spencer, Wallace et le très célèbre Darwin. Pendant ses lectures et ses révisions, il arrive même à Caspar de sourire devant certaines thèses datées, expliquant pourquoi les hommes noirs sont noirs, pourquoi certaines cultures sont plus avancées, parmi d’autres grandes questions. Et bien des années après son diplôme, il éprouve encore un réel plaisir à feuilleter les pages du livre qui a illuminé sa vie de Sorbonnard : l’incontournable et très officiel Victorian Anthropology de G.W. Stocking.

Puis la comète de l’impro heurte sa vie…

Un soir de septembre 2000, alors que Caspar rêvasse dans son appartement, il reçoit un appel sur son téléphone fixe. A l’autre bout du fil, un ami suédois lui demande s’il est chez lui (ce qui au temps des téléphones fixes ne manque pas de faire rire) et l’invite à le rejoindre pour une bière avec les amis de son cours d’impro. Caspar y fait la connaissance de Florian Bartsch, le père de l’école d’impro « Sans sens et sans chaussettes ». Les deux nouveaux amis parlent de tout et notamment de foot, Caspar ne résistant pas au plaisir de rappeler l’Euro 92, les exploits de Brian Laudrup, et l’inattendu triomphe du onze danois sur la Mannschaft en finale.

De cette boutade footballistique, Florian ne lui en tient pas rigueur. Bien au contraire, il propose à Caspar de le rejoindre le week-end suivant à une Beach Party sur la Place de Clichy. C’est sur le ridicule tas de sable qui couvre l’asphalte et justifie le nom de la soirée, que Florian, véritable incarnation de la coolitude, quintessence de l’esprit alternatif berlinois, invite Caspar au spectacle trimestriel de ses étudiants. Une invitation que ce dernier accepte volontiers.

La semaine qui suit, au sortir de la salle en souterrain du Basement Studios (qui porte bien son nom), lui qui n’avait aucun intérêt pour le théâtre, se retrouve bouleversé. Sa première question : mais est-ce bien légal ce que font ces gens ? Dans la foulée, Florian lui propose de venir à un cours d’essai. Et bien que l’idée de se mettre en scène ait toujours été plus un sujet de tourment qu’une source de satisfaction, Caspar rejoint la troupe des Sans Sens et Sans Chaussettes. Pas tant pour le plaisir de la scène ; mais plutôt par défi, pour tout simplement…  être autre.

Contre toute attente  dans ce laboratoire personnel que sont les ateliers donnés par Florian, Caspar s’amuse. Lui le timide, le penseur rêveur, se révèle très drôle avec ses nouveaux camarades de jeu.

En mars 2001, à la sortie d’un de ces cours ouverts qui traditionnellement closent le trimestre, alors qu’ils sont attablés au Turgot, Mark Jane, une bière à la main, lui lance : « Tu es capable de faire ça en public ? ». Caspar, en son for intérieur, pense « Cet homme est fou. » et répond : « Oui ! ».

Alors qu’il se promène dans Pigalle, Caspar note l’ouverture dans son quartier d’un nouveau temple de la fête : le Café Oz. La suite est depuis devenue un pan de l’histoire de l’improvisation parisienne, à savoir la première représentation des Improfessionals jouée dans un coin du bar australien, probablement le premier short form de Paris. Pour qualifier cet OVNI de la scène de la capitale, Caspar ne dit que quatre mots : « C’était très drôle. »

Caspar l’Improfessional et sa révélation au Micetro de l’Improstival

L’histoire de Caspar épouse alors celle de sa légendaire troupe : les Improfessionals. Il rejoint un cast gravé depuis en lettres d’or dans le coeur des amateurs d’impro : Mark Jane, Florian Bartsch, Clara McBride. Au très regretté jazz Club de la Rue des Rosiers, les 7 Lézards, la troupe, mise en musique tour à tour, par Stewart Wyatt et son violon électrique, par Tim Byrne et finalement, par le très élégant Peter Corser, fera rire aux éclats la communauté anglophone de Paris.

Portés par la vision artistique de Tim Lone, les Improfessionals introduisent des concepts tout à fait novateurs avec des spectacles révolutionnaires pour la scène impro de Paris en ce temps-là : short-forms, long-forms, soap operas, improvised musicals. Une inestimable source d’inspiration pour toute une nouvelle génération d’improvisateurs.

Malgré ce succès, Caspar ne prend pas pour autant cet art au sérieux. Il faudra attendre pour cela le spectacle Micetro de l’Improstival (le festival d’improvisation théâtrale organisé en 2004 par les Improfessionals).

Après un stage donné par Keith Johnstone en personne, un des maîtres d’impro les plus lus dans le monde, qui forme avec Del Close et Mick Napier, une véritable trinité pour les improvisateurs, c’est le moment des spectacles du festival. Caspar n’est absolument pas dans un bon soir. Véritable anti-Midas, il transforme les propositions les plus évocatrices en bides absolus. Dans un casting composé en partie de joueurs du Théâtre Annoyance de Chicago, il se voit condamné à sortir au premier tour. Il va même jusqu’à choisir son champion parmi les Américains en visite, l’imaginant d’avance brandir le camembert bien fait qui sert de trophée à l’élu du public. En montant sur scène quand son numéro est appelé, il ouvre le poing dans un lâcher prise total, se disant seulement : « I’m prepared to die. » Caspar commence inhabituellement le Micetro par un solo. Une scène particulièrement corporelle où il interprète fidèlement… un biscuit. Il en sort très applaudi par un public stupéfait par cette prise de risque inconsidérée. Après le premier écrémage, il est toujours en jeu et il continue son chemin dans le show pour arriver par miracle jusqu’à la finale, face au champion qu’il s’était désigné. Et après les 2 solos finaux, c’est Caspar qui brandit au ciel, le camembert coulant du Micetro. Il le fait fièrement, porté par ses pairs et également par une nouvelle conviction : il est capable d’improviser !

Caspar journaliste ou Caspar chercheur ?

Caspar, après son mémoire de maîtrise en histoire des sciences, se retrouve de nouveau à un carrefour de sa vie universitaire. Mais pour prendre cette décision importante dans son orientation, Caspar veut pour une fois être rationnel. Il part d’une de ses certitudes à savoir son appétence pour l’écriture, et considère alors les voies qui s’ouvrent avec ce talent particulier. Peut-il écrire un best-seller et vivre des ventes de son roman ? Il part du principe que ce sera compliqué et plutôt aléatoire. Il considère alors un autre métier de lettres : journaliste. Là encore, son approche est méthodique et précise. Il se renseigne, repère une école au Danemark accessible sur concours, s’y prépare méticuleusement en suivant chaque jour les nouvelles du monde. Viennent les épreuves qu’il passe dans son pays. Puis un jour du mois de mai 2005, alors qu’il attend le bus 85 à l’arrêt situé très précisément au coin de l’avenue Turgot et la rue Rodier, il se retrouve avec en main, une lettre de l’école de journalisme pour le convoquer à un entretien. Mais chassez le naturel et il revient au galop. Arrive à ce moment exact le bus 85, et sans lien aucun avec ce micro événement, Caspar repense à l’épreuve écrite sur le rôle des journalistes dans la société et la comparaison de ce métier avec les types de chiens : chiens de garde, chiens de troupeaux… Caspar réalise soudain qu’il ne veut pas être un chien, mais un loup. Sans compter que rien ne l’a autant déprimé que de devoir suivre quotidiennement l’info. Et la vision de Caspar journaliste s’évanouit comme un songe.

Il s’inscrit en Master 2 Recherche avec un fatidique : « We’ll see what happens… » et avec sa responsable de maîtrise Nathalie Richard, il produit son deuxième mémoire : une étude psychologique des émotions à la fin du XIXème siècle en France, utilisant les recherches de Théodule Ribot (dont il savoure le lait éponyme) et celles d’Henri Bergson.

Caspar, disciple d’Ira Seidenstein

Volontiers penseur et philosophe, amoureux des mots, des lettres et des choses de l’esprit, le jeu de Caspar est pourtant extrêmement ancré dans la chair et le corps. Son intérêt pour ce dernier remonte aux temps du lycée en Suède après son séjour en France. En cours d’EPS, Caspar anime une session de yoga, s’inspirant d’un livre vaguement hippie qui traîne dans la bibliothèque familiale : le Yoga pour tout le monde. Après un peu de pratique, il réussira d’ailleurs un remarquable équilibre sur la tête, épatant ses camarades et même son professeur.

Plus tard encore, quand il complète sa formation d’improvisateur par des cours de théâtre au Bilingual Acting Workshop (BAW), Sei Shiomi devant ses performances reconnaît : « You are a very good physical actor », ce qui ne manque pas d’interpeller Caspar qui ne comprend pas ce qu’il entend par là.

Peut-être qu’inconsciemment, fasciné par cette proposition fondamentale qu’est le corps d’un improvisateur, Caspar aura appelé un maître en la matière. A moins que ce ne soit Ira Seidenstein, un vétéran clown, qui aura attiré magiquement son disciple. La seule chose qui soit sûre, c’est qu’en 2008, les guêtres d’Ira foulent les pavés de la Ville Lumière où il contacte les Improfessionals pour transférer un pan de son mystérieux savoir. C’est Caspar qui l’accueille, et par la même occasion profite avec d’autres, de quelques ateliers de 2 – 3 heures avec le maître clown.

Il ne lui faut pas moins d’une minute pour noter chez Ira, l’accent si particulier des gens qui savent vraiment de quoi ils parlent. A l’égal de la première séance avec les Sans sens et sans chaussettes, cet atelier de théâtre corporel est un tournant de sa vie artistique (et de sa vie tout court d’ailleurs). La parenté entre le corps, le clown et l’impro lui est rapidement devenue totalement évidente. Ira aborde les fondements de cet art, décomposant les choses pour les rendre accessibles, mais suggérant d’insondables profondeurs. Ira rappelle le choix permanent qui nous est donné sur scène et dans la vie, de continuer de faire ce qu’on fait, soit d’y faire un ajustement.  Cette simple découverte culbute Caspar au fond d’un abîme, le laissant à la fois perdu mais heureux d’avoir trouvé dans ce monde de sophistes et de faux-semblants, un être qui détient un savoir unique et avec qui, il faut qu’il travaille plus.

Ira revient à Paris en 2009 pour un stage cette fois-ci de 3 jours à la suite. Là encore Caspar en ressort fasciné autant par l’exercice que par l’homme. Ira est un clown qui ne se limite pas au nez rouge en public. C’est un clown jusque dans sa façon de vivre. Drôle et discipliné. Brutalement honnête, débarrassé de toute mystification. Il vit la vie de qui a choisi son destin sans concession aux  convenances, ni souci de l’image. Né à Pittsburg (comme H.J Heinz rappelle d’ailleurs Caspar pendant notre entretien, en plongeant une frite dans du ketchup), et vivant le plus souvent en Australie, Ira a parcouru un bout du monde. Il partage néanmoins un point commun avec Caspar : lui aussi a vécu en Suède.

De ces stages plus longs, Caspar rapporte une routine, une série d’exercices à faire au quotidien. Mais il reste sur sa faim. Ira propose une formation de 3 semaines, à Brisbane, le Quantum Clown Residency. Mû par un étrange appel, un désir de réponse à des interrogations profondes, Caspar fête l’année 2010 à bord d’un avion de la compagnie Qantas, quelque part entre Paris et Sydney. Il pense qu’après une telle immersion, il aura enfin traité le sujet, compris ce qui lui reste à comprendre. Mais à peine dans le vol du retour, la même faim le taraude. Ce sujet mériterait une vie entière.

Il fêtera ainsi pas moins de 5 réveillons de sa vie dans un avion cinglant vers l’Australie, heureux et inquiet comme qui fait un retour aux sources et part à la rencontre de lui-même. Des nombreux exercices abordés dans ces sessions intensives, celui que Caspar considère comme le plus intrigant est le « Nothing Exorcice », le jeu de mots exprime d’ailleurs on ne peut mieux, la nature réelle de l’exercice. Le comédien part de rien. De la scène la plus blanche qui soit. Pas le moindre support. Juste lui et la peur du vide. Et avec cette matière seulement, il se met à créer. Cet exercice, Caspar l’a fait des milliers de fois faisant de lui le meilleur improvisateur de Paris, mais uniquement dans les 5 premières secondes d’une scène précise-t-il. Subjugué par le pouvoir évocateur du corps, si tristement ignoré par l’immense majorité des improvisateurs. Cette formation intense bascule son sens des hiérarchies. Non, l’idée venant de l’esprit n’est pas première. La vraie impro, la plus grisante, la plus vertigineuse, c’est celle qui se découvre dans l’instant, dans l’impulsion du corps. Ce mouvement primordial paradoxalement, construit avec bien plus de force que tous les savants échafaudages de la pensée qui resteront toujours bien artificiels.

La plus heureuse exploration en impro de cette philosophie de jeu est le spectacle Bubble Soup conçu par Caspar lui-même. Spectacle qu’il produit avec les Improfessionals (dont il est le directeur artistique entre 2008 et 2014) au festival international d’impro de Würtzburg en octobre 2010.  Devant un « vrai public » comme il dit (NDLR : des non improvisateurs), la troupe vit une expérience ultime de l’organique où toute chose en amenait une autre, sans créer artificiellement, sans ce besoin forcé, cette usante tension d’inventer. Tout était là, devant leurs yeux, saisi puis exalté. Dans ce spectacle, tout s’est fait sans effort, libre de toute volonté ; cette volonté même qui le plus souvent, tue le plaisir en improvisation.

L’aspiration du clown (s’il en a vraiment une) est de se débarrasser de ce joug qu’est cette machine à idées de l’esprit, ce tyran qui nous fait croire qu’il est indispensable pour porter une histoire, alors qu’en réalité, il détourne chacun de ce qui se passe sous leurs yeux. Pourquoi imaginer, alors que tout est là ? Le clown, comme le définit Ira de façon très ouverte, fait ce qu’il veut, quand il veut, où il veut, comme il veut, insensible à ce que les autres pourraient en penser. Toujours vrai, à l’affût du réel et de ce qui se passe dans l’instant. Ce qui le rend effrayant aussi pour les autres. Comme peut être effrayante la liberté totale. La méthode d’Ira met l’art du clown au cœur en faisant ainsi une forme de yoga de l’acteur. Il y a en effet, la même rigueur dans l’entraînement physique, et la même dimension presque spirituelle. Car par certains aspects, le clown est un ascète invitant chacun à une méditation active, en se focalisant sur le réel et ce qui se passe.

L’impro avec les yeux d’un clown

Avec les yeux d’un clown, on ne voit évidemment pas l’impro de la même façon. Pour Caspar, c’est une erreur grave que de croire qu’il faut une idée pour commencer une improvisation. Pour débuter il ne faut pas plus qu’une authentique confiance en soi, libre de cette pression de créer artificiellement. Car c’est nous-mêmes et notre corps, qui sommes la proposition fondamentale. C’est cette simplicité vers laquelle il faut tendre pour aller trouver un état de plénitude

Et c’est désormais cette profondeur qui importe Caspar en improvisation. Peu à peu cet art est devenu pour lui, à la fois une pratique philosophique et une activité morale. Une activité morale, parce que la bonne improvisation est fille des vertus de l’humain : l’honnêteté, la générosité, la curiosité, la bienveillance et surtout… le courage. Et une pratique philosophique, car improviser c’est se tenir face à soi-même, à l’autre et au monde et appliquer cette éthique particulière. Sans vivre ces valeurs, on n’est pas un vrai improvisateur, même si on peut être très drôle et faire rire le public. Mais ce n’est plus le but que se fixe Caspar. Il laisse ça à ceux qui cherchent la virtuosité, ceux qui par la maîtrise, veulent abolir le risque.

Caspar ne joue plus pour le plaisir, pour la simple satisfaction d’un désir de susciter un rire. Sur scène désormais, Caspar aspire à la joie. Car la joie, elle, à la différence du plaisir, se partage. Improviser c’est créer, vivre et transmettre sa joie en montrant aux autres, les délices du risque et de la liberté, le bonheur du dépassement et l’oubli de soi. Et le seul guide fiable dans ce grand saut de l’inconnu auquel nous invite la vraie impro, c’est le courage. Le suivre peut faire peur. Mais cette peur devient joie lorsque l’on montre aux autres qu’il est bel et bien possible de la dépasser. C’est à cet élan jubilatoire qu’il faut inviter le public, et si possible « un vrai public » ce qui chez Caspar, signifie un public sans improvisateurs, car ces derniers regardent tristement autre chose dans une improvisation.

Ce n’est qu’habité ainsi de tout ce qui nous entoure, en s’affranchissant de nos limites que l’on parvient à embrasser l’instant et le réel, dans un idéal qu’on pourrait presque appeler : l’amour, l’impro suprême (qui est d’ailleurs le nom de son site où il promeut sa méthode d’impro inspirée de son travail avec Ira).

Cette philosophie de l’impro qu’il incarne évidemment dans ses spectacles, il ne la voit que très rarement sur la scène impro parisienne. Il en a vu un reflet néanmoins dans le spectacle des Again ! Productions : Le Grand Quelque Chose. La critique qu’il leur a laissée, résume quelques aspects de sa quête artistique :

« Oui, la vraie improvisation existe bel et bien !

Un spectacle d’improvisation vraiment improvisé qui échappe aux schémas de l’impro telle qu’on la connaît. Bref, une bouffée d’air frais !

J’ai senti et j’ai apprécié le parti pris de ‘non-conformisme’ et de ne pas vouloir se laisser enfermer par les adages de l’impro soi-disant conventionnelle. Ce qui était à la fois la force et la faiblesse de l’improvisation de cette soirée.

Peut-être cette volonté est-elle le vrai obstacle dont il faudra se libérer. Ou plutôt, c’est ça le spectacle : l’improvisation comme processus d’émancipation et véritable exploration artistique.

C’était un plaisir de voir des artistes-comédiens à l’oeuvre, engagés dans une sorte de lutte douce, qui a donné une certaine tension tout au long de spectacle sans jamais tomber dans des efforts forcés. »

Caspar, une passion bulgare

L’hospitalité de Caspar envers les visiteurs (qu’il soit clown ou improvisateur) a déjà fait prendre à sa vie une tournure aussi belle qu’elle fut inattendue. Cette règle de l’hospitalité qui bouleverse son destin se répète en avril 2014, quand il accompagne la troupe bulgare HaHaHa Impro (une troupe très populaire dans leur pays qui dispose même de son propre espace scénique, le HaHaHa Impro Palace) pendant leur séjour parisien. Ce collectif venu tout droit de Sofia, doit sa présence dans la capitale à l’association des étudiants bulgares qui a programmé un show, au Café de Paris, à l’attention de la communauté. Bien que le spectacle se joue dans la langue de Kostadinov, Caspar tient à y assister. Même s’il ne parvient à comprendre que deux choses : à savoir quelques jeux universels du short form et l’énergie bien inhabituelle dont vibrent les comédiens, cela suffit pour qu’il en sorte impressionné. Pendant qu’ils vident quelques bières pour saluer le dernier soir qu’ils passent à Paris, les comédiens de HaHaHa Impro lui proposent de venir chez eux, animer un atelier d’impro corporelle qu’ils pourraient faire financer. Une destination pour le moins improbable, Caspar, fidèle à lui-même, ne résiste évidemment pas à l’appel.

Il débarque à Sofia, en novembre 2014 et tombe littéralement sous le charme. Sofia a des airs de Berlin, mais pas le Berlin hype de 2017, celui de la scène alternative, des DJ techno électro. Non Sofia, c’est comme Berlin tel que cela devait être juste après la Chute du Mur… Elimée. Usée peut-être à la fois par l’égoïsme de ses dirigeants ouvertement mafieux et la lassitude d’un peuple qui les subit.

De ce peuple en tout cas, Caspar fait la connaissance, en particulier de sa communauté d’improvisateurs. Et il s’y attache comme sous l’effet d’un sort. Les Bulgares pour Caspar sont un mélange de folie slave et d’une hospitalière chaleur sudiste. Les improvisateurs de Sofia sont francs, honnêtes. Un peu comme des clowns, libérés de ce besoin de plaire à tout le monde. Quand ils jouent, ils le font sans se poser de questions, à 100%, et surtout, en lui faisant confiance.

Ce séjour aux abords du stade Vassil-Levski promettait d’être une véritable rencontre du Troisième Type, pour un Scandinave, doublé d’un Parisien, qui n’articule que quelques mots de bulgare à peine. Pourtant, il a cette sensation d’être en famille. Les comédiens de HaHaHa Impro sont des professionnels, talentueux et bien formés. Quasiment tous sortis de la Krastyo Sarafov National Academy for Theatre and Film Arts, le conservatoire national de la Bulgarie, ce sont des acteurs confirmés, aboutis et surtout, passionnés. Comme tous les artistes pourrait-on penser. Mais être artiste en Bulgarie, considérant l’incroyable renoncement économique que cela implique, représente un sacrifice qui ne peut être accompli qu’avec une passion bouillonnante et chevillée au corps. Car même un titulaire du conservatoire, suffisamment brillant pour devenir pensionnaire au théâtre national (équivalent de notre Comédie Française), devra se contenter de 300 Euros par mois pour vivre. Alors oui, pour suivre le destin de comédien en Bulgarie, il faut aimer jouer plus que toute autre chose au monde, et que ce plaisir vaille un salaire et tous les conforts. Ce qui explique peut-être l’énergie particulière de ces improvisateurs.

Caspar reviendra dès lors tous les six mois en Bulgarie. Pour donner des ateliers, mais aussi pour se produire et diriger la création de plusieurs spectacles. Il joue notamment à trois reprises son spectacle Solo Plan C.

Lorsqu’il l’avait joué pour la première fois, il avait porté sur scène, un livre de poésie de Gunnar Ekelöf. Non pas par orgueil d’imaginer effleurer ce génie, mais plutôt pour le projeter sur son art comme une asymptote et, sans honte, de tout faire pour être à la hauteur de l’intention de l’oeuvre. Cette prière s’exauce lors de sa deuxième représentation de Plan C à Sofia. Inspiré par le climat de créativité et de confiance qu’il trouve en Bulgarie, il livre assurément sa plus belle représentation de ce spectacle à ce jour, au point que, quand tombe le rideau final, tout le public comme un seul homme se lève pour une longue et sincère ovation. Un moment de grâce qui fait partie de ses plus beaux souvenirs de scène.

Mais Caspar ne fait pas que jouer seul. Il se produit aussi avec ses nouveaux amis, montant avec eux, des spectacles d’Impro Clownesque haut en couleurs comme Queens & Bastards (→ Voir la vidéo sur YouTube) et Spring Whose Imagination is it anyway. 

Du clown, de l’organique. La patte de Caspar est on ne peut plus prégnante et trouve un bel écho sur les planches bulgares de Plovdiv à Sofia.

Il ne manque d’ailleurs pas de projet pour retourner en Bulgarie. Ce serait pour un nouveau spectacle, mais écrit cette fois-ci : « Whose war is it anyway », évident clin d’œil au show télévisé le plus aimé des improvisateurs du monde (Whose line is it anyway, s’il est nécessaire de le citer). L’histoire de 4 clowns, qui partent à la guerre. L’idée lui est venue de la chanson de Leonard Cohen « There is a war ». Caspar retrouve ses premières amours, les lettres, Leonard Cohen, et l’associe avec sa plus récente passion : le clown. Peut-être l’aube d’une ère nouvelle dans sa vie d’artiste, insufflée par ses pérégrinations entre Paris et Sofia.

Oui, Caspar aime la Bulgarie, de son aspect décrépit à son exubérance. Pour évoquer toute la fascination qu’il voue à son nouveau pays d’adoption, voici le poème Façades qu’il compose à Bojentsi le 5 août 2017 pendant le Summer Scriptwriting Base un stage international d’écriture organisé par ArteUrbana Collectif 

In this country there are broken façades everywhere.
I turn my head in any direction. Left. Right. Up. Down. Back again.

In this country there are broken façades everywhere.
Left. Right. Exposed bricks. Plaster stripped away by time. Neglect.

In this country there are broken façades everywhere.
Up. Down. Cracked ceilings. Roofs hanging in. Holes in the roads. Uneven pavement.

In this country there are broken façades everywhere.
Watch your nose and see where it goes. Watch your feet or fall on your nose.

In this country there are broken façades everywhere.
Why bother putting up a new façade when the old is broken ? Abandoned structures. Institutions. New façades that don’t fool anyone.

In this country there are broken façades everywhere.
I become aware of my own. How many façades am I maintaining ? I stop caring so much about them. The old ones. The new. This is not Paris. This is not Scandinavia. Everything crumbles if you don’t maintain it. All of you. All of me.

The first thing to go is the façade. In this country we can fall apart. In this country I get drunk in a different way. In this country I begin to see what it could mean to die laughing.

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Et on imagine notre clown romantique, grave et riant, plus heureux que jamais, un verre de rakia à la main levé en l’honneur des arts, de tous les arts.