7 questions au coach – Caspar Schjelbred

Texte publié sur Impro-Bretagne en 2014.
Questionnaire « Réflexions de fond ».
→ Lire l’article sur Impro-Bretagne


Impro-bretagne se lance dans l’exploration de la direction artistique chez les différentes équipes d’impro. De quoi sont faites nos différences ? Quel est notre tronc commun ? … Dans ce sens et toujours dans l’idée de développer une réflexion par l’échange, nous pensons que le rôle de coach-formateur est primordial. Nous avons invité plusieurs personnes occupant ce rôle à répondre à ce questionnaire. C’est une base de réflexion mais aussi de comparaison, nous le publierons tel quel durant l’année…

1. Comment es-tu devenu coach-formateur ?
(Parcours, années de pratiques et entrée dans cette fonction)

J’ai souvent été au bon endroit et au bon moment, et j’ai su dire oui… ou yes, plutôt ! En fait, j’ai commencé l’impro par un pur hasard à Paris en 2000 dans un cours donné par Florian Bartsch, qui ensuite est devenu un cher ami et collègue. Sans trop comprendre de quoi je me mêlais, je me suis retrouvé à jouer en public avec les Improfessionals dès notre début en 2001 avant de devenir formateur à l’Impro Academy cinq ans plus tard. Il faut dire que je me suis investi corps et âme dans l’impro très rapidement après l’avoir découverte. Comme c’est souvent le cas, je suppose. Le livre de Keith Johnstone était une grande source d’inspiration. J’ai eu la chance de participer à beaucoup de stages avec des grands et des petits gourous d’impro de la tradition anglo-américaine. Peu à peu, je commençais à me forger une vision propre de l’impro. En 2008, j’ai été nommé directeur artistique des Improfessionals et c’est alors que j’ai créé mon premier format d’impro en tant que coach-formateur.

2. Qu’elle est en ce moment ta priorité, ta marotte, ton but en entraînement ? En a‑t-il  toujours été ainsi ?

La plénitude ! Et pour l’individu et pour le groupe. Dans cet ordre-là. Autrement dit, assurer que la créativité individuelle ne soit pas noyée dans la construction collective, ce qui nous arrive très facilement en impro. Je dirais même que c’est le norme. Donc j’insiste beaucoup sur l’entraînement individuel pour qu’il y ait une prise de conscience de soi avant le rencontre avec les autres. Concrètement parlant, depuis quelques années je commence toujours les entraînements avec des exercices individuels – des exercices à la fois corporels et créatifs. Et seulement dans un second temps on en vient à l’impro à proprement parler. Auparavant je faisais comme tout le monde ; enfin, comme ça s’est fait dans les innombrables entraînements, ateliers ou stages auxquels j’avais participé : des échauffements de groupe dès le départ, surtout des jeux. On joue, on s’éclate, c’est marrant, c’est sympa. Mais ça ne prépare pas à la véritable création artistique qui repose sur l’imagination créatrice de l’individu. Et celle-là, elle s’entraîne à la maison aussi ! En fait, c’est à partir du moment où j’ai commencé à m’entraîner régulièrement chez moi que j’ai vraiment évolué en tant qu’artiste. Cette créativité dont je parle est à la portée de tout le monde. Mais il faut s’y consacrer. Avoir un peu de discipline. Et ça c’est vite oubliée dans l’orgie de bienveillance qu’est souvent un échauffement de groupe en impro… !

3. Quelles difficultés rencontres-tu dans ce travail de coaching-formation ?

La précipitation. C’est la plus grande difficulté, à mon avis, parce qu’elle est tellement naturelle, normale, difficile à éviter quand on s’amuse. On s’excite, on a une idée, on se précipite, parfois on a de la chance, mais la plupart du temps on rate le cible et le résultat c’est plus ou moins n’importe quoi. Mais on s’est amusé – c’est déjà ça, comme on dit. Et puis, malheureusement, c’est tout… J’ai l’impression que beaucoup d’improvisateurs sont accros de cet amusement, cette ambiance festive, et du coup ils sont réticents à un travail d’entraînement en amont plus sérieux. C’est drôle parfois de voir la tête des gens quand je propose mes exercices. C’est comme si je pouvais lire leur pensée : « Euh, ça sert à quoi tout ça ? Je n’ai qu’à faire de son truc corporel-créatif-je-sais-pas-quoi. Moi, j’ai envie d’improviser, faire des scènes, quoi. C’est pas vrai, non, encore ??? Oh là là, ça fait une demi-heure qu’on a rien fait ! » Dans cette situation, j’ai appris à résister à la tentation de me précipiter moi-même vers les exercices d’impro, disons, classiques. Parce que je connais le résultat : je perds absolument tout intérêt à l’affaire quand il n’y a pas un certain niveau d’investissement individuel. En général, je trouve que c’est plus facile de travailler avec des débutants parce qu’ils sont plus ouverts. La vraie difficulté c’est les personnes qui pour X raisons croient savoir ce qu’est l’impro, le théâtre, un personnage, et j’en passe. Bien sûr, je suis moi-même l’une de ces personnes de temps en temps. Nous nous précipitons tous vers nos certitudes. C’est normal, voire nécessaire des fois. On ne peut pas tout remettre en question tout le temps. C’est la folie de la doute au lieu de la folie de la certitude. Il faut osciller entre les deux et simplement accepter que c’est un jeu d’équilibre constant. Dans la mesure du possible, c’est-à-dire au point où j’en suis conscient, j’essaie de ne pas me reposer sur mes propres certitudes, mais de les habiter, de les pousser jusqu’au bout. Parfois ça casse, c’est inévitable, mais c’est aussi l’entrée dans une nouvelle phase dynamique.

4. Si tu devais définir ton parti-pris artistique avec un seul exercice, lequel serait-ce ?

Ce serait le « Nothing Exorcise » de mon mentor Ira Seidenstein (qui n’est pas improvisateur dans le sens où nous l’entendons ici, mais metteur en scène et clown). C’est un exercice de pure créativité individuelle à partir de « rien ». Plus je m’investis, plus j’en tire. De l’exercice ? Non, de moi-même ! Ce n’est pas un truc à faire quelques fois seulement, mais des centaines, des milliers des fois, autrement dit : régulièrement. C’est un entraînement créatif de base pour que le plein investissement individuel devienne une habitude. En fait, il s’agit plus d’un principe que d’un exercice. Ce qui compte c’est l’engagement de tout mon être. Avec cet exercice, ou principe, j’ai appris l’art improbable de me surprendre moi-même ; que la créativité est sans fin ; qu’il y a toujours quelque chose, quelque part, en moi. J’apprends à être généreux avec moi-même. Et plus je le suis, plus je peux donner à mes partenaires de jeu, et plus nous pouvons donner aux spectateurs – c’est mathématique ! C’est un exercice qui peut faire peur parce qu’il n’y a rien dedans, sauf ce que je veux bien y mettre, ce que j’ose y mettre, ce dont je suis capable… aujourd’hui. C’est l’épreuve du vide où je me trouve confronté à moi-même : à mes habitudes, à mes faiblesses. C’est une leçon d’humilité. « Pour qui je me prends aujourd’hui ? — Eh bien, Caspar, voyons ça tout de suite…»

5. Quelles phrases répètes-tu souvent en atelier ?

« Le corps d’abord ! », « Les bras ! », « #@&# ! », « Bien ! », « … »

Je fais aussi beaucoup de gestes…

6. Personnellement, continues-tu de te former et comment ?

Bien sûr. Notamment, je continue de me former auprès d’Ira Seidenstein. Bien plus qu’un pédagogue, il a une expérience artistique très riche et variée, toute une vie. J’ai eu la chance de pouvoir participer à ses stages/projets environ trois fois par an depuis 2008. Notre relation a évolué au fur et à mesure que j’ai progressé dans mon travail et il est devenu mon mentor. A côté de ça, j’ai commencé à prendre des cours de danse classique et je m’aventure aussi dans des stages de mime quand l’occasion se présente. Finalement, il n’y a pas longtemps, à la fin de 2012, je me suis lancé dans une grande expérience formatrice : celle de me produire seul sur scène en tant qu’artiste improvisateur. J’apprends quelque chose chaque fois que je joue. C’est pour moi, entre autres, une raison de le faire. La fin de ma formation n’est pas prévue avant mes obsèques. Naître complètement avant de mourir, ce serait le but ultime. Je crois avoir réussi à sortir la tête au moins, peut-être même deux bras. Les mains incluses !

7. Finalement, s’il y avait une recette de cuisine pour résumer ta vision de l’improvisation théâtrale quelle serait-elle ?

Une recette de ma mère, celle du pain noir qu’on fait au Danemark. Il faut deux jours pour la faire. Le premier jour je mélange mon levain avec de l’eau, du sel et de la farine de seigle. Puis je laisse tout au lendemain. Ensuite j’ajoute de la bière et des graines de seigles ou de blé, du lin, graines de tournesol et toute autre chose qui me semble bien – c’est le moment où je peux être « créatif » et expérimenter ! Après, il faut laisser lever pendant quelques heures avant de mettre au four. Surtout ne pas oublier de prendre un peu de levain et le garder pour la prochaine fois. Si je ne fais pas de pain pendant quatre ou six semaines, il faut que je nourrisse le levain avec de l’eau, de la farine et peut-être un peu de miel, sinon il meurt. Donc : nourrir la base, ne pas se précipiter, laisser monter, expérimenter…

Vous pourrez découvrir Caspar le 30 avril, à Nancy, dans le cadre de “la Semaine de l’Impro”.
PLAN C / Mercredi 30 avril / 20h / Théâtre de Mon Désert, 71 bis rue de Mon Désert, 54000 Nancy

Événement passé – information conservée telle que publiée à l’origine.